Dégradations des statues et mémoire nationale
Max BrissonLes Républicains
Sénateur — Pyrénées-Atlantiques
La question
✓ Réponse du gouvernement
Publiée le 18/06/2020M. Édouard Philippe, Premier ministre. Comme le disait un sénateur éminent, qui siégea près de dix-huit ans sur vos travées, « la Révolution est un bloc ».
M. Bruno Retailleau. Il était vendéen !
M. Édouard Philippe, Premier ministre. L'histoire de France est un bloc. Dans la Révolution, nous prenons Condorcet et Saint-Just, Danton et Robespierre, Valmy et la Vendée, le général Dumas et le général Bonaparte. Nous prenons tout,…
M. Bruno Retailleau. Pas Turreau !
M. Édouard Philippe, Premier ministre. … parce que, en vérité, nous n'avons pas le choix : c'est notre histoire, avec ses pages glorieuses et ses pages franchement sombres.
Peut-on me désigner, dans quelque période de l'histoire, un homme ou une femme qui, ayant accompli quelque chose, serait, de toute évidence et sous tous les aspects de son action, lumineux, sans part d'ombre ? « Gérard Larcher », me dit-on. (Rires.) Je crains, monsieur le président, que, même vous…
M. le président. Avant moi, il y a eu l'abbé Grégoire ! (Rires et applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et UC.)
M. Édouard Philippe, Premier ministre. Même lui, monsieur le président ! (Sourires.)
Notre histoire est glorieuse et compliquée. L'épuration mémorielle me paraît aussi dangereuse, d'une certaine façon, que d'autres types d'épuration. Nous devons regarder notre histoire en face, à l'évidence ; au fond, c'est ce que nous faisons, bien que ce ne soit pas toujours facile.
Monsieur le sénateur Brisson, vous m'avez demandé si je comptais empêcher que l'on récrive l'histoire. C'est peut-être le seul point sur lequel je ne suis pas tout à fait d'accord avec votre propos. La vérité est que l'histoire, processus scientifique, se récrit en permanence.
M. Julien Bargeton. Tout à fait !
M. Édouard Philippe, Premier ministre. La vision que l'on a aujourd'hui d'un certain nombre de grands hommes, de grandes époques ou de grands événements est évidemment quelque peu différente de celle qui prévalait il y a trente ou deux cents ans. On ne lit plus aujourd'hui le règne de François Ier comme on le faisait dans les décennies qui suivirent.
Nous sommes au Sénat, haut lieu de la République, mais nous travaillons sous les auspices de Saint Louis, parce que c'est l'histoire de la France !
Monsieur le sénateur, comme vous sans doute, j'ai été profondément choqué que l'on déboulonne les statues de Victor Schœlcher à Fort-de-France ! (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC, RDSE, Les Indépendants, LaREM et SOCR. – M. Pierre Ouzoulias applaudit également.)
J'ai été profondément déçu que la République – la quatrième d'abord, la cinquième ensuite – ne reconstruise pas le monument au général Dumas que les nazis ont fait fondre en 1942. (M. André Gattolin applaudit.)
La figure de ce général, le père d'Alexandre Dumas, dit beaucoup sur ce qu'est l'idéal républicain ! Je veux à son propos rappeler le mot d'Anatole France, prix Nobel de littérature, parce qu'il montre combien notre histoire est difficile : « Le plus grand des Dumas, c'est le fils de la négresse ! » Aujourd'hui, ce mot est indicible, à juste titre, mais, dans la bouche d'Anatole France, c'était le plus bel hommage républicain que l'on puisse faire.
M. Roger Karoutchi. C'est vrai !
M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le sénateur Brisson, peut-être pourrions-nous, vous et moi, militer pour la reconstruction de la statue du général Dumas ! (Sourires et applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, Les Indépendants, LaREM, UC et RDSE.)
M. le président. La parole est à M. Max Brisson, pour la réplique.
M. Max Brisson. Monsieur le Premier ministre, je vous ai demandé de protéger les travaux des historiens et la possibilité pour eux d'écrire l'histoire avec l'esprit critique qui nous caractérise. Marc Bloch rappelait que, entre tous les péchés, au regard d'une science du temps, le plus impardonnable était l'anachronisme.
Or c'est bien l'anachronisme qui anime aujourd'hui des minorités prêtes à de réels autodafés. Au-delà de vos propos, monsieur le Premier ministre, j'exhorte l'exécutif à apporter une réponse qui soit à la hauteur des outrages faits à notre histoire, ainsi qu'aux femmes et aux hommes qui l'ont bâtie. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains et Les Indépendants.)
Source : senat.fr ↗
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