Pourquoi ce vote ? Le contexte en 5 points
  • Les géants du numérique vendent des services en France sans y déclarer beaucoup de bénéfices. La « taxe sur les services numériques » de 2019 (3 % du chiffre d’affaires publicitaire et des places de marché) rapporte moins d’un milliard d’euros par an. Sa hausse à 15 %, votée en commission des finances, n’a pas été reprise en séance.
  • Les socialistes proposent une autre assiette, impossible à délocaliser : le volume de données que les plateformes envoient aux abonnés français. Selon l’Arcep, 200 milliards de gigaoctets transitent chaque année vers les abonnés des opérateurs.
  • Le principe figurait dans le projet présenté par le PS cet été, à 0,10 euro par gigaoctet. L’amendement voté retient 0,055 euro, soit 5,5 centimes, et annonce un rendement de 10 milliards d’euros par an.
  • La commission des finances avait rejeté le même dispositif début octobre. Le groupe socialiste l’a redéposé pour la séance publique.
  • Cinq acteurs (Netflix, Google, Meta, Amazon et le réseau de diffusion Akamai) représentent environ la moitié des données reçues par les abonnés français, selon l’Arcep. Ce sont eux qui paieraient l’essentiel de la taxe.

Vendredi 30 octobre, à l’ouverture de la séance de 9 heures, l’Assemblée nationale a adopté la « taxe sur les producteurs de données numériques » proposée par le groupe socialiste dans le budget 2027. Le scrutin a réuni 35 députés : 11 voix pour, 10 contre et 14 abstentions. Le gouvernement et le rapporteur général du budget avaient donné un avis défavorable. C’est le premier vote de la journée. Le suivant, quelques minutes plus tard, comptait déjà 60 votants.

11
Pour
10
Contre
14
Abstentions

Onze voix de gauche, et l’abstention du RN

Les 11 voix pour viennent des socialistes (5), des insoumis (2), des écologistes (2) et des communistes (2). Les 10 voix contre réunissent la Droite républicaine (5, dont le rapporteur général Philippe Juvin), Ensemble pour la République (4) et une députée MoDem, Sophie Mette. Les 10 députés du Rassemblement national présents se sont tous abstenus, de même que 4 insoumis sur 6. Si le RN avait voté contre, l’amendement tombait.

Avec 35 votants sur 577 sièges, le scrutin est l’un des moins suivis de la discussion budgétaire. Le socialiste Mickaël Bouloux avait ouvert la séance par un rappel au règlement pour obtenir deux minutes de présentation au lieu d’une, en raison d’« un mécanisme inédit dont l’assiette, les mesures anonymisées, le plafonnement et les rendements doivent pouvoir être expliqués ».

Ce que prévoit l’amendement

L’amendement n° I-1358 de Laurent Lhardit insère quatre articles dans le code général des impôts. Les fournisseurs d’accès à internet mesurent, sous la supervision de l’Arcep et de l’administration fiscale, les volumes de données que chaque émetteur envoie à leurs clients, sans regarder leur contenu ni leur destination, et transmettent ces relevés chaque trimestre. L’émetteur paie 0,055 euro par gigaoctet, dans la limite de 15 % de son chiffre d’affaires en France ou de 2 % de son chiffre d’affaires mondial. Les groupes sans filiale française règlent la taxe avant le 30 mars de l’année suivante.

En séance, Laurent Lhardit a défendu une assiette « mesurée en France, à l’entrée des réseaux, qui est incontestable », qui « respecte le principe de neutralité du net » et surmonte « les obstacles qui ont fait échouer des tentatives similaires au Canada ou en Corée du Sud ». Selon lui, cinq grandes plateformes représentent la moitié du flux entrant chez les abonnés, et vingt-cinq plateformes étrangères 75 à 80 % du total. Le coût pour le groupe TF1, qui diffuse cinq chaînes par internet, « s’établirait entre 200 et 300 000 euros ».

« Je vois mal comment répercuter une taxe sur les utilisateurs de Facebook, Instagram ou TikTok puisque ces services sont gratuits. »

Laurent Lhardit
SOC
Bouches-du-Rhône (2)
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Le gouvernement conteste le rendement et la faisabilité

Le rapporteur général Philippe Juvin a opposé le pouvoir de marché des plateformes, qui leur permettrait de reporter la taxe sur les annonceurs. Le ministre David Amiel a mis en doute la mesure elle-même, qui « obligerait à disposer de capteurs de flux, ou, à tout le moins, à mesurer ceux-ci au niveau des terminaux individuels de réception », et le chiffrage de 10 milliards : la moitié de la somme pèserait selon lui sur des fournisseurs de contenus plus petits, notamment français. Il a rappelé l’amende de 4,1 milliards d’euros infligée par la Commission européenne à Google, « versée au budget de l’Union européenne ».

« Les Gafam ont un pouvoir de marché disproportionné. Le risque est qu’ils répercutent le poids de cette taxe sur les annonceurs. »

Philippe Juvin
DR
Hauts-de-Seine (3)
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« La moitié de la taxe, soit tout de même 5 milliards d’euros selon votre proposition, ne pèserait pas sur les grandes entreprises du numérique mais sur des fournisseurs de contenus de plus petite taille, notamment sur des fournisseurs français. »

David Amiel
Gouvernement
ministre de l’action et des comptes publics

Le communiste Nicolas Sansu a interrompu le ministre pour rappeler que la hausse de la taxe sur les services numériques, elle, « n’a pas été votée ». L’écologiste Eva Sas a soutenu l’argument des services gratuits avancé par Laurent Lhardit. Aucun député RN n’a pris la parole.

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5,5 centimes par gigaoctet
Payés par l’entreprise qui émet les données, pas par l’abonné ni par l’opérateur. Un film de 100 Go en très haute définition représenterait 5,50 euros de taxe pour la plateforme qui le diffuse.
📏
Mesure par les opérateurs
Orange, Free, SFR, Bouygues et les autres fournisseurs d’accès relèvent les volumes par émetteur, de façon anonymisée, sous le contrôle de l’Arcep. Les modalités seraient fixées par décret.
🧮
Un plafond
La taxe ne peut pas dépasser 15 % du chiffre d’affaires réalisé en France, ou 2 % du chiffre d’affaires mondial de l’émetteur.
💶
10 milliards annoncés, contestés
Le chiffre des auteurs repose sur 200 milliards de gigaoctets par an. Le ministre estime que la moitié du produit viendrait d’acteurs plus petits, souvent français.
Comment ça marche : un amendement adopté en séance n’est acquis qu’avec le vote de l’ensemble de la partie « recettes » du budget, que l’Assemblée doit boucler avant le 17 novembre. Le gouvernement peut aussi demander une seconde délibération pour faire retomber un amendement voté contre son avis, et, s’il engage sa responsabilité au titre du 49.3, choisir les amendements qu’il conserve dans le texte. Le Sénat se prononcera ensuite. Suivre le texte →

Les étapes

2019
Création de la taxe sur les services numériques, à 3 % du chiffre d’affaires publicitaire et des places de marché.
Été 2026
Le projet du Parti socialiste propose une taxe de 0,10 euro par gigaoctet distribué par les géants du numérique.
1er octobre 2026
Dépôt du budget 2027. Le groupe socialiste dépose l’amendement n° CF365 en commission des finances, qui le rejette lors de l’examen de la première partie.
9 octobre 2026
Le groupe socialiste redépose le dispositif pour la séance, à 0,055 euro par gigaoctet.
30 octobre 2026
Adoption en séance par 11 voix contre 10, avec 14 abstentions, malgré l’avis défavorable du gouvernement et de la commission.
17 novembre 2026
Date limite de la première lecture du budget à l’Assemblée, puis transmission au Sénat.

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