Question écrite
✓ Répondue le 30/06/2026
lieux de privation de liberté
Traumatisme et soutien psychologique en détention
Posée le 25/11/2025 • Ministère interrogé : Ministère de la justice
Ugo Bernalicis LFI-NFP
Député — Nord (2)
La question
M. Ugo Bernalicis attire l'attention de M. le garde des sceaux, ministre de la justice, sur les dispositifs d'intervention médico-psychologique en milieu pénitentiaire, en particulier à la suite de suicides ou de décès survenant en détention. Chaque année, plusieurs dizaines de personnes détenues mettent fin à leurs jours. Ces drames ont des conséquences directes et durables sur l'ensemble de la communauté pénitentiaire : les agents, souvent premiers témoins et intervenants, peuvent développer des symptômes de stress post-traumatique, tandis que les codétenus exposés peuvent eux aussi être profondément affectés psychiquement. La question du psychotraumatisme constitue ainsi une dimension centrale de la pratique psychiatrique en milieu carcéral. Le trouble de stress post-traumatique (TSPT), en particulier dans sa forme dite complexe, est largement surreprésenté parmi les personnes détenues. L'exposition répétée à la violence, aux suicides ou aux tentatives de suicide favorise l'émergence de traumatismes secondaires, qui peuvent durablement affecter la santé mentale des agents et des personnes détenues et nuire au climat sécuritaire au sein des établissements. En droit commun, la survenue d'un évènement traumatique grave déclenche l'intervention d'une cellule d'urgence médico-psychologique (CUMP). Ce dispositif, pionnier en France, est spécifiquement conçu pour faire face aux blessures psychiques des victimes de violence et de terrorisme. Il repose sur des équipes de psychiatrie spécialisées en psychotraumatologie, capables de proposer un accompagnement immédiat, structuré et multidisciplinaire, afin de prévenir les séquelles psychiques à moyen et long terme. Dans le cadre pénitentiaire, l'intervention des CUMP demeure cependant marginale et inégalement structurée. Les conventions entre les ministères de la justice et de la santé ne garantissent pas un déclenchement systématique de ces cellules et les protocoles existants ne sont pas toujours adaptés aux contraintes propres aux établissements pénitentiaires. Cette lacune compromet la prise en charge psychologique immédiate et l'accompagnement des agents et détenus confrontés à ces situations extrêmes. Les structures psychiatriques pénitentiaires telles que les SMPR (services médico-psychologiques régionaux) et les UHSA (unités hospitalières spécialement aménagées) sont, en théorie, en première ligne pour assurer un suivi médical et psychologique des détenus présentant des risques suicidaires ou traumatiques. Toutefois, il est nécessaire de clarifier : dans quelle mesure ces structures sont mobilisées après la survenue de suicides ou tentatives de suicide ; la fréquence d'intervention des équipes SMPR et UHSA dans ce contexte au cours des cinq dernières années ; l'articulation de ces dispositifs avec le recours éventuel aux CUMP, afin d'assurer une réponse rapide et spécialisée aux traumatismes aigus subis par les agents et détenus témoins des drames. Cette problématique a été mise en lumière dans la proposition de résolution relative à la prévention du suicide et à l'éclaircissement des morts suspectes en détention, déposée par M. le député et plusieurs de ses collègues, disponible sur le site de l'Assemblée nationale. M. le député soulignait la nécessité d'une coordination institutionnelle renforcée, associant justice et santé, pour mettre en place des dispositifs de soutien efficaces et adaptés aux spécificités du milieu carcéral. Aussi, M. le député souhaite savoir quelles conventions ou protocoles existent actuellement entre les ministères de la justice et de la santé pour permettre le recours aux CUMP en établissement pénitentiaire ; quelles mesures le Gouvernement entend prendre pour garantir une intervention systématique et coordonnée des CUMP à la suite de suicides ou tentatives de suicide en détention, afin d'assurer une prise en charge médico-psychologique rapide et adaptée pour les agents pénitentiaires et les personnes détenues affectées par ces drames. Précisément, c'est à la suite d'un récent drame, qui malheureusement illustre ce problème, que M. le député souhaite interroger M. le ministre. Un violent incendie s'est déclaré le 31 août 2025 dans une cellule de la maison d'arrêt de la santé à Paris, causant la mort d'un détenu. Pour maîtriser le sinistre, les secours ont dû déployer des moyens importants : soixante pompiers et une quinzaine d'engins. Des équipes de sécurité ont évacué les détenus des étages voisins en raison des fumées toxiques. Quatre détenus ont été transportés à l'hôpital pour des examens respiratoires après avoir inhalé des fumées. Cependant, aucune cellule de crise ni dispositif de prise en charge psychologique (CUMP) n'a été activé pour accompagner les personnes détenues ou les personnels pénitentiaires après un évènement d'une telle gravité. Ainsi, au regard de ce drame, il souhaiterait connaître pour quelles raisons aucune cellule de crise ni aucun dispositif de prise en charge psychologique (CUMP) n'ont été activés à la suite de cet évènement dramatique ; quels dispositifs de prévention et de détection incendie étaient opérationnels dans la cellule concernée et dans le bâtiment au moment des faits et si des défaillances ont été identifiées ; quelles mesures ont été prises pour évaluer et accompagner les détenus exposés au sinistre, notamment ceux évacués et ceux transférés à l'hôpital après inhalation de fumées ; quels dispositifs de soutien ont été prévus pour les personnels pénitentiaires, qu'ils aient été directement impliqués ou non dans la gestion de l'incident ; si une enquête administrative a été ouverte pour déterminer les causes du drame et établir d'éventuelles responsabilités ; quelles actions correctives et mesures de prévention le ministère entend mettre en œuvre afin d'éviter qu'un tel évènement ne se reproduise dans un établissement pénitentiaire.
✓ Réponse du gouvernement
Publiée le 30/06/2026
La direction générale de l'administration pénitentiaire (DGAP) est pleinement mobilisée afin de prévenir les suicides en détention. En ce sens, des politiques proactives sont développées et mises en œuvre avec rigueur, en lien étroit avec les personnels sanitaires et dans le respect des compétences respectives. La loi du 18 janvier 1994 dispose que le ministère chargé de la santé finance et organise les soins dispensés aux personnes détenues. A ce titre, seuls les personnels hospitaliers des unités sanitaires en milieu carcéral peuvent décider des modalités de prise en charge sanitaire d'une personne en situation d'urgence suicidaire. Le plan d'action de prévention du suicide en milieu pénitentiaire 2022-2023 et le guide de la prévention du suicide en milieu carcérale de 2023 prévoient la consolidation des démarches de postvention à la suite d'un suicide. Elles visent à réduire l'impact psychologique d'un suicide pour toutes les personnes touchées ou concernées par cet évènement : familles, codétenus, personnels pénitentiaires et de la protection judiciaire de la jeunesse. Ainsi, des dispositifs propres sont mis en place pour la prise en charge des personnels, des personnes détenues et des familles touchées. Le débriefing technique à chaud intervient dans un délai très bref, à la suite d'un passage à l'acte suicidaire. Le chef d'établissement (CE) ou son représentant reçoit, individuellement ou collectivement, les personnels ayant participé à la prise en charge d'une personne détenue à la suite de son passage à l'acte suicidaire. Une orientation vers les psychologues du personnel intervient dans un second temps. Le debriefing psychologique est systématiquement envisagé et peut être mis en œuvre par les psychologues du personnel dans les 48 à 72 heures suivant le suicide. Il a pour objectif de réduire l'impact potentiellement traumatique de l'événement pour l'agent et l'équipe concernée. S'agissant des mesures prises à l'égard des personnes détenues, le personnel d'encadrement au sein de la détention doit identifier les personnes détenues touchées par l'évènement : codétenus, personnes détenues de la coursive ou proches, auxiliaires présents à l'ouverture de la porte, etc. Un entretien par les services pénitentiaires doit être réalisé auprès des personnes détenues ainsi identifiées et un entretien par le service médical doit être proposé. Le co-cellulaire est immédiatement isolé et pris en charge. Un entretien systématique avec un personnel d'encadrement est réalisé, lequel doit permettre d'évaluer le traumatisme du suicide et proposer une prise en charge adaptée. S'agissant des familles, le chef d'établissement est responsable du premier contact avec l'entourage de la personne détenue décédée. L'annonce à la famille est réalisée par téléphone dans les meilleurs délais et une rencontre à l'établissement est systématiquement proposée. Enfin, le retour d'expérience (RETEX suicide) intervient un mois après le passage à l'acte suicidaire de la personne détenue. Il constitue un élément à part entière de la postvention. Son objectif principal est d'améliorer les procédures de prévention du suicide mises en place au sein d'un établissement pénitentiaire ayant connu un suicide. Il vise à analyser les pratiques professionnelles mises en œuvre, dans une perspective de réduction du risque du passage à l'acte suicidaire. Il se déroule en deux temps : un exposé dynamique des différents temps de prise en charge de la personne détenue, de son écrou sur l'établissement à son passage à l'acte suicidaire, suivi de la prise en charge du suicide. S'agissant des cellules d'urgence médico-psychologiques (CUMP), il s'agit d'un dispositif médical, la définition des procédures et la mise en œuvre d'un tel dispositif relèvent donc du ministère de la Santé, des Familles, de l'Autonomie et des Personnes handicapées. Il n'existe pour l'instant aucune convention liant le ministère de la Santé et de la Justice à ce sujet. En population générale, les CUMP sont déclenchées par le SAMU après une évaluation de la situation. Par ailleurs, s'agissant du cas d'espèce exposé, le parquet a diligenté, selon la procédure systématiquement engagée après un décès, une recherche des causes de la mort par mise à feu de cellule, survenu à Paris en juillet 2025. A ce jour, 52 suicides ont eu lieu depuis le 1er janvier 2026, contre 70 à la même date en 2025 (135 suicides au total sur l'année 2025). Deux RETEX ont été organisées, qui ont permis de souligner l'efficacité de la gestion de l'incident, notamment la rapidité de l'évacuation des personnes détenues de l'étage concerné vers les cours de promenade. Un renforcement des mesures de prévention mises en œuvre a été décidé, dont l'accentuation de la fréquence du nombre de contrôle du matériel incendie et des contrôles par le prestataire privé des éléments actifs de sécurité des colonnes sèches et des robinets d'incendie armé. Les psychologues en charge des personnels de la DISP de Paris disposent d'un protocole de prise en charge des agents victimes d'évènements potentiellement traumatiques. Les agents concernés par cet évènement ont fait l'objet d'une prise en charge dans ce cadre.
Source : questions.assemblee-nationale.fr ↗
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