Pourquoi ce texte ? Le contexte en 6 points
  • Le Règlement de l'Assemblée nationale est sa « Constitution interne » : il fixe les procédures d'examen des textes, les temps de parole, les droits de l'opposition. Il a été modifié 37 fois depuis 1958.
  • Depuis la perte de majorité absolue en 2022, puis la dissolution de 2024, la procédure est devenue une arme politique quotidienne : motions de rejet, dépôts massifs d'amendements, suspensions de séance.
  • L'exemple le plus récent date de la semaine dernière : 286 scrutins publics en quatre jours sur la seule loi RIPOST.
  • Depuis juillet 2024, 123 020 amendements ont été déposés à l'Assemblée, selon notre base de données.
  • Yaël Braun-Pivet a réuni pendant huit mois un groupe de travail avec les onze groupes politiques : quatorze réunions, une quarantaine de pistes. Seules les mesures consensuelles ont survécu — 16 articles.
  • Adopté en commission des lois le 8 juillet, le texte est examiné en séance jeudi 16 juillet. Il n'entrera en vigueur qu'à la prochaine législature, au plus tard le 1er octobre 2027.

L'Assemblée nationale s'apprête à réécrire ses propres règles du jeu — mais seulement celles qui ne fâchent personne. La proposition de résolution de Yaël Braun-Pivet modifiant le Règlement, adoptée le 8 juillet par la commission des lois, arrive dans l'hémicycle jeudi 16 juillet. Sur les 103 amendements déposés en commission, 5 seulement ont été adoptés — dont un seul venu de l'opposition. Et aucun des 16 articles du texte ne s'attaque au dépôt massif d'amendements, pourtant identifié par la présidente de l'Assemblée elle-même comme un obstacle au vote de la loi.

16
articles dans la réforme
103
amendements en commission
5
adoptés, dont 1 d'opposition

Un Bureau désigné à la proportionnelle, comme au Sénat

La mesure la plus structurante est la réforme du Bureau, l'organe collégial qui dirige l'Assemblée (vice-présidents, questeurs, secrétaires). Le système actuel — des points par groupe et une élection en cas de désaccord — serait remplacé par une désignation à la représentation proportionnelle des effectifs, inspirée du Sénat. L'exposé des motifs vise explicitement les « abus constatés dans le passé » et les « dysfonctionnements » de 2017 et 2024, quand la composition du Bureau avait tourné au bras de fer. Chaque groupe disposerait d'au moins un poste ; un poste de questeur et le premier des vice-présidents resteraient réservés à l'opposition. Seul le Président de l'Assemblée resterait élu.

La suppression de cet article, demandée par la Droite républicaine qui y voit une mécanique automatique privant les députés d'un vote, a été rejetée en commission.

« Car, ne nous y trompons pas, les maux dont souffre le Parlement nourrissent l'antiparlementarisme et, ce faisant, rongent la démocratie. »

Yaël Braun-Pivet
Yaël Braun-Pivet
EPR
Yvelines (5)
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La seule entaille à l'obstruction : le budget sous chronomètre

Un seul article s'attaque frontalement à la paralysie des débats — et uniquement pour les textes financiers. L'article 11 autorise le recours au « temps législatif programmé » (TLP) pour les projets de loi de finances et de financement de la Sécurité sociale : une enveloppe de temps de parole globale par groupe, à l'issue de laquelle les amendements restants sont mis aux voix sans débat. Depuis sa création en 2009, cette procédure excluait précisément les textes budgétaires. Deux garde-fous ont été posés : chaque président de groupe disposera d'un droit d'opposition, et un amendement du rapporteur Pierre Cazeneuve, adopté en commission, limite le dispositif à la première lecture.

La mesure ne fait pas consensus, y compris à droite. Pour les communistes de Stéphane Peu, le TLP budgétaire est « incompatible avec les exigences constitutionnelles d'un débat complet sur le budget ». Philippe Gosselin (Droite républicaine) a défendu, sans succès, la suppression de l'article :

« Si les difficultés rencontrées lors de l'examen de certains textes budgétaires sont réelles, elles ne sauraient justifier une réduction des garanties offertes au débat parlementaire. »

Philippe Gosselin
Philippe Gosselin
DR
Manche (1)
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123 020 amendements depuis 2024 : le moteur de l'obstruction reste intact

Hors budget, la réforme ne touche à rien de ce qui fait l'obstruction ordinaire. L'exposé des motifs pose pourtant la question noir sur blanc : « L'exercice du droit d'amendement ne devrait-il pas être davantage régulé, les dépôts massifs ralentissant les discussions au point de faire obstacle, dans certains cas, au vote de la loi ? » Mais la réponse est renvoyée à plus tard : elle supposerait, écrit Yaël Braun-Pivet, de modifier la Constitution ou la loi organique, et « les conditions ne sont pas réunies aujourd'hui ».

L'ampleur du phénomène se mesure dans notre base : 123 020 amendements déposés depuis juillet 2024, dont 21 556 par les seuls députés LFI — mais la pratique est générale, la Droite républicaine (17 105) et le RN (14 981) figurant aussi dans le haut du classement.

Amendements déposés par groupe depuis juillet 2024 (17e législature)
LFI-NFP
21 556
DR
17 105
ECOS
15 065
RN
14 981
SOC
13 554
EPR
12 546
GDR
6 447
LIOT
5 148
DEM
4 874
HOR
4 243
UDDPLR
3 460

Amendements dont le premier auteur appartient au groupe, tous textes confondus. Source : base NosParlementaires, données Assemblée nationale.

Les lignes rouges qui ont raboté la réforme

Le texte final est loin des ambitions initiales : sur la quarantaine de mesures discutées au sein du groupe de travail, seules 13 faisaient l'unanimité des onze groupes. Les sanctions disciplinaires renforcées (interdiction temporaire de parole, exclusion de séance), la réforme des motions ou l'examen obligatoire des pétitions dépassant 100 000 signatures ont été abandonnés en chemin, faute de consensus — La France insoumise et le Rassemblement national s'y étaient opposés.

Même l'article 10, qui permet d'appeler un amendement « par priorité » pour faire voter d'abord les compromis, a été vécu comme une provocation par LFI, qui en demandait la suppression — rejetée en commission :

« Nous ne pensons pas que le problème à l'Assemblée nationale réside dans l'incapacité du Gouvernement à faire adopter ses textes ou à imposer ses orientations. »

Antoine Léaument
Antoine Léaument
LFI-NFP
Essonne (10)
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En commission, l'opposition a pourtant tenté d'élargir le champ de la réforme : limiter les séances de nuit à 23 heures (Jérémie Iordanoff, Écologistes), encadrer la reprise d'amendements retirés, durcir la transparence sur les dons et déplacements des députés, revaloriser les pétitions citoyennes (LFI). Presque tout a été rejeté. Un seul amendement d'opposition a survécu : celui de Marie Pochon (Écologistes), qui simplifie le traitement des pétitions de plus de 100 000 signatures. Fait notable, le RN n'a déposé aucun amendement sur ce texte, tout comme Horizons.

Ce que la réforme change — l'essentiel

🪑
Bureau à la proportionnelle
Fin du système de points : les postes sont répartis selon les effectifs des groupes. Chaque groupe a au moins un siège ; un questeur et le premier vice-président restent à l'opposition.
🤝
Semaine transpartisane gravée
Les séances réservées aux textes cosignés par plusieurs bords entrent dans le Règlement. 90 textes adoptés dans ce cadre depuis 2022, dont 21 devenus des lois.
⏱️
Budget sous temps programmé
Le TLP devient possible sur les textes financiers, en première lecture uniquement, avec un droit d'opposition pour chaque président de groupe.
📋
Contrôle de l'application des lois
Au moins une séance par an consacrée au suivi des décrets d'application, sur le modèle du débat inauguré le 10 février 2026.
🗳️
Panne de vote : procédure de secours
En cas de défaillance du vote électronique, scrutins à main levée — sauf votes solennels, par appel nominal ou bulletins.
⚖️
Déontologue renforcé
Mandat renouvelable dans la limite de cinq ans au total, et saisine du Bureau possible en cas de manquement grave et délibéré d'un député.
À noter : la réforme ne contient aucune mesure sur le dépôt massif d'amendements, les séances de nuit ou les sanctions disciplinaires — des questions que Yaël Braun-Pivet soulève elle-même dans l'exposé des motifs, avant de les renvoyer à une future révision de la Constitution ou de la loi organique. Adoptée jeudi, la réforme ne s'appliquera de toute façon pas à l'actuelle législature : elle entrera en vigueur à l'ouverture de la prochaine, au plus tard le 1er octobre 2027.

Les prochaines étapes

Octobre 2025
Yaël Braun-Pivet installe un groupe de travail transpartisan sur la procédure parlementaire, avec les onze groupes. Il se réunira quatorze fois en huit mois.
10 février 2026
Premier débat de contrôle de l'application des lois dans l'hémicycle — le modèle que l'article 4 veut pérenniser.
29 juin 2026
Dépôt de la proposition de résolution n° 2990 : 16 articles, regroupant les seules mesures consensuelles.
8 juillet 2026
La commission des lois adopte le texte. Sur 103 amendements, 5 sont adoptés, dont un seul d'opposition.
16 juillet 2026
Examen et vote en séance publique.
Au plus tard le 1er octobre 2027
Entrée en vigueur, à l'ouverture de la prochaine législature.

Le vote de jeudi dira si le pari du consensus tient jusque dans l'hémicycle. Pour suivre la position de votre député sur cette réforme et sur tous les scrutins de la session extraordinaire, consultez sa fiche sur NosParlementaires.