Énergisantes et « prêts à boire » : le contexte en 5 points
  • Les boissons énergisantes (Red Bull, Monster, Ciao Energy…) sont des sodas enrichis en caféine, en taurine et en sucre. Autorisées en France depuis 2008, elles n’ont aucune définition juridique et aucune limite d’âge à la vente.
  • Les boissons alcoolisées « prêtes à boire » mélangent un spiritueux à un soda, un jus ou une énergisante, en canette ou petite bouteille. Les plus fortes, comme la Vody (18 à 22 % vol.), ont fait parler d’elles aux Antilles puis dans l’Hexagone en 2025.
  • Pour freiner la Vody, le Parlement a élargi en décembre 2025 la « taxe prémix », créée en 1997, aux boissons alcoolisées contenant un stimulant. La mesure s’applique depuis le 1er septembre 2026.
  • La commission des affaires sociales a confié une mission d’information à Sandrine Runel (PS, Rhône) et Yannick Neuder (Droite républicaine, Isère), ancien ministre de la santé. Ils ont auditionné agences sanitaires, associations, Red Bull, Monster, Squeezie, Metro, Deliveroo ou Primaprix.
  • Leur rapport, déposé le 7 octobre 2026, formule six recommandations : lire notre fiche du rapport.

Une canette de Vody de 25 centilitres à 22 % vol. contient plus de quatre doses standards d’alcool, autant d’alcool pur que quatre doses de vodka ou un litre de bière, pour 4 euros. C’est pour ce type de produit que le Parlement a élargi la taxe prémix en décembre 2025. Dix mois plus tard, Sandrine Runel et Yannick Neuder constatent que la mesure « a manqué l’entièreté de sa cible » : il suffit de retirer la caféine de la recette pour y échapper, et un importateur guadeloupéen l’a fait dès l’été. Leur rapport propose d’étendre la taxe à toutes les boissons prêtes à boire de plus de 12 % vol. et, mesure la plus commentée, d’interdire la vente de boissons énergisantes aux moins de 16 ans.

781 M€
de boissons énergisantes vendues en France en 2025, contre 184 M€ en 2016
68 %
des 10-18 ans européens en consomment (Autorité européenne de sécurité des aliments)
86 %
des commerces testés ont vendu de l’alcool à un mineur (Addictions France)

Autant de sucre qu’un cola, et de la caféine pour des enfants

Le rapport commence par désamorcer un procès : en quantité raisonnable, les boissons énergisantes « ne posent pas de risque sanitaire en population générale ». Ce sont des sodas, donc des produits ultra-transformés : une canette de 25 centilitres de Red Bull contient environ 27 grammes de sucre, la même teneur au décilitre qu’un Coca-Cola. Les jeunes auditionnés semblaient l’ignorer. La caféine, seule substance réglementée, est jugée sûre par l’Autorité européenne de sécurité des aliments jusqu’à 200 milligrammes par prise chez l’adulte. Mais pour un enfant de 10 ans de 30 kilos, la dose quotidienne maximale tombe à 90 milligrammes : un expresso, ou une seule canette.

Au-delà, les signaux s’accumulent. Dans une étude allemande sur des adolescents gros consommateurs, près de la moitié rapportaient palpitations, troubles du sommeil, maux de tête ou oppression dans la poitrine. L’Anses recensait en 2013 257 événements indésirables depuis l’arrivée de ces boissons en 2008, dont 65 chez des enfants, des adolescents ou une femme enceinte. Or les jeunes sont les premiers clients : 68 % des 10-18 ans européens en boivent, et 18 % des 3-10 ans, selon des données de 2013 que les rapporteurs jugent sous-estimées pour aujourd’hui. En France, 3,3 % des collégiens et 3,5 % des lycéens en boivent tous les jours.

« Qu’un enfant absorbe en l’espace de quelques minutes l’équivalent de quatre cafés en buvant une boisson sucrée à souhait et bourrée d’additifs contestés, qui peut ici considérer que c’est une bonne chose ? »

En séance, le 7 novembre 2025, en défendant un amendement socialiste de taxe sur les boissons énergisantes lors du budget de la Sécurité sociale pour 2026.

Thierry Sother
SOC
Bas-Rhin (3)
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Un marché multiplié par quatre, porté par les influenceurs

Le marché français des boissons énergisantes est passé de 184 millions d’euros en 2016 à 781 millions en 2025, avec une croissance de près de 15 % en volume sur la seule dernière année. Il ne pèse encore que 3,4 % des boissons rafraîchissantes, et un Français en boit 59 litres par an contre 140 pour un Allemand : les industriels y voient une marge de progression. Usage festif à l’origine, la canette se boit désormais au quotidien, au repas ou au travail.

Les rapporteurs détaillent les stratégies qui visent les jeunes : distributions gratuites devant les écoles et les universités, « ambassadeurs étudiants » recrutés par Red Bull en janvier 2026 pour « toucher de nouveaux consommateurs », omniprésence dans le sport. Et surtout Ciao Energy, lancée par Squeezie, Lena Situations et Inoxtag. Auditionné, Squeezie a fait valoir que 12 % seulement de ses abonnés YouTube ont entre 13 et 17 ans, et 20 % entre 18 et 25 ans. Rapporté à ses 20,2 millions d’abonnés, cela fait près de 7 millions de jeunes de 12 à 25 ans, répondent les députés, qui citent une vidéo « Qui a bu le Ciao Energy goût vomi ? » vue près de trois millions de fois depuis juillet. Au Syndicat des boissons sans alcool, qui conteste toute attractivité particulière auprès des jeunes, les rapporteurs « s’inscrivent en faux ».

Vody : quatre doses de vodka dans une canette à 4 euros

Les « prêts à boire » alcoolisés restent marginaux : 0,6 % des volumes d’alcool consommés, dont plus de la moitié de sangria, soit 272 000 hectolitres en 2025 contre 21 millions pour la bière. Mais la dynamique est là. Le grossiste Metro a vu ses ventes progresser de 15 % en 2025 et prédit un marché de 2 milliards d’euros en 2035. L’enseigne espagnole Primaprix, qui vend la Vody près des caisses dans ses trente magasins, est passée de 4 718 canettes mensuelles en septembre 2025 à 11 837 en juin 2026. Pernod Ricard et Campari ont lancé en 2026 un Ricard et un Aperol spritz prêts à boire : une bouteille de Ricard prêt à boire coûte 2,50 euros, contre 20 euros le litre de Ricard classique.

Ce que les rapporteurs reprochent à ces produits tient en trois points. Le froid et le sucre masquent le goût de l’alcool. La caféine atténue la perception de l’ivresse, au point que l’Anses déconseille le mélange depuis 2013. Et les codes visuels sont ceux des sodas, jusqu’au rayon où la Vody voisine avec les énergisantes. Sur TikTok, un « Vody challenge » invitait en 2025 à en boire plusieurs canettes face caméra. Primaprix vantait sur son site un produit qui « dynamise tes soirées », mention retirée depuis : la loi Évin limite la publicité pour l’alcool à des informations factuelles, sous peine de 75 000 euros d’amende.

« Toutes les agences de santé, qu’elles soient françaises ou européennes, pointent les risques sanitaires très élevés, notamment cardiovasculaires, de la consommation de boissons associant substances énergisantes et alcool. »

En séance, le 7 novembre 2025, en défendant son amendement étendant la taxe prémix aux boissons alcoolisées contenant un stimulant.

Frédéric Valletoux
HOR
Seine-et-Marne (2)
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L’interdiction de vente aux mineurs, elle, n’est pas appliquée : lors d’achats tests d’Addictions France, 86 % des commerces et 97 % des bars ont servi un mineur, et 8 % seulement des établissements demandaient une pièce d’identité. Le phénomène touche d’abord les territoires fragiles, lycées professionnels, quartiers populaires du nord de Paris, Saint-Denis, Montreuil ou Créteil, et les Antilles, où Olivier Serva (LIOT) avait interpellé le gouvernement et Christian Baptiste (PS) alerté par écrit dès mai 2025. En séance, le 3 décembre, Béatrice Bellay (PS, Martinique) rappelait que les jeunes des îles « n’auront pas la possibilité de traverser la frontière pour acheter ailleurs : autour, c’est la mer ».

La taxe votée en décembre a déjà « manqué sa cible »

Le 7 novembre 2025, l’Assemblée adoptait par 119 voix contre 107 un amendement de Frédéric Valletoux (Horizons) créant une nouvelle catégorie de prémix taxables : les boissons alcoolisées additionnées d’un stimulant. Le RN avait voté contre en bloc (86 voix), rejoint par la Droite républicaine et l’UDR ; la gauche et le centre l’avaient emporté.

Réécrit par le Sénat au point de toucher marcs, liqueurs de fruits et rhums arrangés, l’article a survécu en nouvelle lecture le 3 décembre, puis a été remis d’aplomb en seconde délibération le 5 décembre par 259 voix contre une, le RN s’abstenant. Il est devenu l’article 34 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 ; un arrêté du 25 juin 2026 a fixé la liste des stimulants (caféine, taurine, guaranine, ginseng) et la taxe s’applique depuis le 1er septembre. L’effet est massif sur le papier : pour une canette de Vody Energy de 33 centilitres à 18 % vol., les taxes passent de 1 à 8 euros hors TVA. Le représentant français de Cody’s Drinks, fabricant de la Vody, estime que la canette devrait désormais se vendre entre 12 et 15 euros.

Taxes sur une canette de Vody Energy de 33 cl à 18 % vol., hors TVA
Accise sur les alcools
Taxe prémix
Avant
1 €
Depuis le 1er sept. 2026
8 €

Canette contenant une substance stimulante (caféine, taurine, guaranine ou ginseng). Source : chiffrage des services du ministère de l’économie, reproduit dans le rapport d’information n° 3273.

Sauf que « l’essentiel de la gamme Vody ne comporte pas de produit stimulant », écrivent les rapporteurs. Ces canettes, à 18 ou 22 % vol., restent sous le radar d’une taxe prémix dont la première composante s’arrête à 12 % vol. Un importateur guadeloupéen a indiqué à la mission avoir « dès l’été réorienté ses approvisionnements » vers les variantes sans stimulant, « dans l’objectif assumé de ne pas être assujetti ». Conclusion des députés : « il apparaît d’ores et déjà évident que la mesure a manqué l’entièreté de sa cible ». Ils demandent d’étendre la taxe à tous les prémix de plus de 12 % vol., ce que la commission des affaires sociales avait déjà voté à l’automne 2025 avant que l’hémicycle ne retienne la version Valletoux. L’Aperol spritz prêt à boire, lui, continuera d’échapper à la définition fiscale du prémix.

« Malheureusement, certaines taxes passent au travers des mailles du filet : c’est le cas ici, avec les boissons prémix. Nous continuons à nous opposer à l’ensemble des taxes, au nom de la défense du pouvoir d’achat des Français. »

En séance, le 3 décembre 2025, en nouvelle lecture du budget de la Sécurité sociale pour 2026.

Christophe Bentz
RN
Haute-Marne (1)
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Les six recommandations

Les rapporteurs ne touchent pas à la fiscalité des boissons énergisantes et misent sur l’interdiction. Le Québec a adopté en juin 2026 une interdiction de vente aux moins de 16 ans, comme la Norvège depuis janvier, la Pologne et la Roumanie depuis 2024, la Lituanie et la Lettonie avant elles.

🥤
Pas d’énergisantes avant 16 ans
Interdire la vente de boissons énergisantes aux mineurs de moins de 16 ans, et donc leur présence dans les distributeurs automatiques.
💶
Taxe prémix au-delà de 12 % vol.
Étendre la taxe à tous les prémix de plus de 12 % vol., stimulant ou non, en épargnant les boissons traditionnelles.
🕵️
Des mineurs pour tester les vendeurs
Autoriser, sur le modèle allemand, des achats tests d’alcool par des mineurs pour contrôler commerces et bars.
⚖️
50 000 euros d’amende
Porter l’amende pour vente d’alcool à un mineur à 50 000 euros, contre 7 500 euros aujourd’hui, souvent soldés par une amende forfaitaire de 300 euros.
📵
Fin de la pub alcool en ligne
Retirer les services en ligne de la liste des supports autorisés par la loi Évin, comme pour le tabac, alors que 79 % des 15-21 ans ont vu des publicités pour l’alcool sur les réseaux.
⚠️
« L’alcool est dangereux pour la santé »
Rendre ce message obligatoire sur tous les contenants d’alcool titrant plus de 18 % vol.
À noter : un rapport d’information ne change pas la loi. Les rapporteurs annoncent un amendement au projet de budget de la Sécurité sociale pour 2027, que l’Assemblée examine cet automne, et une proposition de loi. Ils écartent toute taxe sur les énergisantes elles-mêmes : celle créée en 2013 avait été partiellement censurée par le Conseil constitutionnel, puis abrogée en 2017 après que les fabricants eurent ramené la caféine sous le seuil taxé. À l’Assemblée, le sujet dépasse les rapporteurs : Alexandra Martin (Droite républicaine) demandait en mai 2026 un encadrement de la vente aux adolescents.

Les dates clés

1997
Création de la taxe prémix sur les mélanges d’alcool et de soda, pour détourner les jeunes de ces produits.
2008
Commercialisation des boissons énergisantes autorisée en France, mais interdite par circulaire dans les établissements scolaires.
2013-2017
Taxe sur les boissons caféinées créée par le budget de la Sécurité sociale pour 2014 ; les fabricants reformulent leurs recettes, la taxe est abrogée au 1er janvier 2017.
7 novembre 2025
L’Assemblée adopte par 119 voix contre 107 l’amendement Valletoux étendant la taxe prémix aux boissons alcoolisées contenant un stimulant.
5 décembre 2025
Seconde délibération : l’article 11 bis est rétabli par 259 voix contre une, après le débat du 3 décembre sur la version du Sénat.
30 décembre 2025
1er septembre 2026
Entrée en vigueur de la taxe sur les prémix stimulants, après l’arrêté du 25 juin qui ajoute le ginseng à la caféine, la taurine et la guaranine.
7 octobre 2026
Automne 2026
Examen du budget de la Sécurité sociale pour 2027 : les rapporteurs y annoncent un amendement.

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