- Début juillet, Sébastien Lecornu a adressé à ses ministres sa lettre de cadrage pour le budget 2027, au ton inhabituellement sec : les demandes des ministères — plus de 30 milliards d'euros, dont 24 de dépenses nouvelles — sont jugées « clairement pas hiérarchisées ». « Si tout est prioritaire, rien ne l'est », écrit le Premier ministre.
- L'objectif affiché : trouver 30 à 50 milliards d'euros d'économies pour ramener le déficit sous 3 % du PIB en 2029, conformément aux engagements européens de la France.
- Le déficit 2026 a été révisé à 5,2 % du PIB, contre 5 % prévu. Sans mesures nouvelles, la Commission européenne anticipe 5,7 % en 2027.
- Le précédent immédiat n'incite pas à l'optimisme : le budget 2026 a demandé quatre mois de débats, 927 scrutins publics à l'Assemblée, trois recours au 49.3 et six motions de censure avant son adoption définitive le 2 février 2026.
- Une mission d'experts indépendants (Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier, Natacha Valla) doit remettre en juillet des scénarios de redressement des finances publiques 2027-2030.
- Particularité du calendrier : le PLF 2027 sera débattu à l'automne 2026, en pleine campagne présidentielle — le scrutin est prévu en avril-mai 2027.
La lettre de cadrage envoyée début juillet par Sébastien Lecornu à ses ministres fixe l'ambition du budget 2027 : 30 à 50 milliards d'euros d'économies. Mais la vraie question n'est pas comptable, elle est parlementaire : qui votera ce budget ? Les 927 scrutins publics du projet de loi de finances pour 2026, décortiqués dans notre base, apportent une réponse dérangeante — personne. Le dernier budget de la France n'a jamais recueilli de majorité « pour » dans l'hémicycle.
Un budget que personne n'a voté
L'examen du PLF 2026 s'ouvre le 24 octobre 2025 par le rejet de la motion de rejet préalable de Mathilde Panot (60 voix pour, 254 contre). Suivent dix-sept jours de séance et 927 scrutins publics — dont 852 sur des amendements —, un record pour un texte budgétaire de la législature. Sur ces 927 votes, l'Assemblée n'en adopte que 299 et en rejette 628.
Le 21 novembre 2025, au moment de voter la première partie du texte — les recettes —, le résultat est sans appel : 404 voix contre, 84 abstentions et une seule voix pour, celle du député LIOT Harold Huwart. À force de réécritures contradictoires, le texte n'était plus défendu par personne : la gauche, le RN, la Droite Républicaine et même Horizons ont voté contre, tandis que le groupe EPR — celui du socle gouvernemental — choisissait l'abstention. Le rejet de la première partie vaut rejet de l'ensemble : le texte part au Sénat sans qu'aucun budget n'ait été approuvé par les députés.
Dès le premier jour de débat, le signal était donné : le consentement à l'impôt lui-même, vote traditionnellement consensuel, a cessé de l'être. Jean-Philippe Tanguy l'avait annoncé à la tribune pour le Rassemblement national, dont les 283 demandes de scrutin public — près d'une sur trois — ont rythmé l'examen du texte, loin devant EPR (161) et LFI (138).
« Habituellement, même les députés d'opposition votent l'article qui autorise le gouvernement à lever les impôts. Pourtant, cette année, le groupe Rassemblement national votera contre, tant la pression fiscale est devenue insupportable. »
Huit scrutins sur dix « gagnés » : le paradoxe du bloc central
Scrutin par scrutin, qui l'emporte ? Pour chaque groupe, nous avons comparé sa position majoritaire à l'issue du vote sur les 927 scrutins du PLF 2026. Résultat contre-intuitif : les groupes du socle gouvernemental, pourtant très minoritaires en sièges, se retrouvent du côté vainqueur environ huit fois sur dix — 81,9 % pour EPR, 81,1 % pour Les Démocrates et Horizons.
L'explication tient à la nature de ces votes : 628 scrutins sur 927 sont des rejets. Or, à l'Assemblée, il n'y a pas besoin de majorité pour rejeter un amendement — il suffit que les oppositions ne votent pas ensemble. Gauche et RN ayant des agendas fiscaux largement incompatibles, leurs amendements se sont neutralisés les uns les autres, laissant le bloc central arbitrer. La gauche, elle, a perdu plus d'un scrutin sur deux : 55,1 % de votes « gagnés » pour les socialistes, 46,4 % pour LFI, 44,5 % pour les communistes et ultramarins du GDR.
163 mises en minorité, deux majorités de rechange
Gagner huit scrutins sur dix, c'est aussi en perdre près de deux — et c'est là que le précédent devient instructif pour 2027. Sur les 923 scrutins où le socle gouvernemental (EPR, Démocrates, Horizons) a mobilisé au moins dix votants, sa position combinée a été mise en minorité 163 fois, soit 17,7 % des votes. Dans 117 cas, l'Assemblée a adopté une disposition contre son avis ; dans 46 cas, elle a rejeté ce qu'il défendait.
La géométrie de ces défaites dessine deux majorités de rechange. Dans 67 cas, RN et LFI se sont retrouvés ensemble du côté vainqueur — des coalitions de circonstance entre les deux extrêmes de l'hémicycle, par exemple sur l'indexation du barème de l'impôt sur le revenu. Dans 52 cas, le RN a fait basculer le vote sans LFI ; dans 43 cas, c'est la gauche qui l'a emporté sans le RN. Autrement dit : le gouvernement peut perdre par sa droite, par sa gauche, ou par les deux à la fois.
« À chaque fois que vous choisissez des variables d'ajustement, vous pénalisez donc ceux qui ont le moins de moyens. Nous ne vous reprochons pas de vouloir faire des économies, mais de vouloir les faire à l'envers. »
Cette phrase, prononcée par la députée socialiste le 13 janvier 2026 en nouvelle lecture, résume la ligne d'une gauche qui ne conteste plus le principe des économies, mais leur répartition. C'est précisément sur ce terrain — qui paie l'effort ? — que se jouera le débat de l'automne, avec 30 à 50 milliards d'euros en jeu au lieu des quelque 30 milliards disputés en 2026.
Ce que cela annonce pour l'automne
Le budget 2026 a fini par être adopté, mais jamais voté : après l'échec de la commission mixte paritaire puis une nouvelle lecture expédiée en trois jours (124 scrutins, du 13 au 15 janvier), le gouvernement a engagé sa responsabilité à trois reprises via l'article 49.3 — les 23 et 27 janvier en nouvelle lecture, puis le 30 janvier en lecture définitive. Les six motions de censure déposées en riposte ont toutes été rejetées, mais la plus soutenue, le 23 janvier, a réuni 269 voix sur les 289 nécessaires. Vingt voix : c'est toute la marge qui a séparé le budget 2026 d'une crise de régime.
Pour 2027, le gouvernement garde officiellement toutes les options ouvertes : compromis négocié avec 49.3 en dernier recours, loi spéciale reconduisant six mois de crédits, voire ordonnances budgétaires — une hypothèse jamais utilisée sous la Ve République dans ce contexte. Chacune suppose que les censeurs potentiels se retiennent, en pleine campagne présidentielle. Au centre, les artisans du compromis assument leur méthode.
« La vie est faite de compromis, cher collègue. Je sais que cela peut paraître mou, mais ce peut être efficace. »
Le budget 2026, étape par étape
D'ici l'automne, chaque position des groupes sur les économies annoncées se mesurera vote par vote. Pour savoir comment votre député s'est positionné sur les 927 scrutins du budget 2026 — et comment il abordera le suivant —, consultez sa fiche sur NosParlementaires : chaque scrutin, chaque amendement et chaque prise de parole y sont recensés.