Pourquoi ce rapport ? Le contexte en 6 points
  • Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les technologies américaines sont devenues un levier de pression géopolitique assumé sur l'Europe.
  • Google, Apple, Amazon, Meta et Microsoft contrôlent l'essentiel des infrastructures et services numériques utilisés en France, de la bureautique des ministères au cloud des hôpitaux.
  • Le 3 février 2026, l'Assemblée nationale a créé une commission d'enquête sur les dépendances structurelles du numérique, à l'initiative du groupe Écologiste et social, qui a utilisé son « droit de tirage » annuel.
  • Présidée par Philippe Latombe (Dem) et rapportée par Cyrielle Chatelain (EcoS), elle a entendu 112 personnes au cours de 45 auditions et étudié 61 contributions écrites.
  • Les administrations françaises achètent au moins 1,5 milliard d'euros par an de logiciels à des entreprises américaines, selon le recensement de la commission.
  • Son rapport de 453 pages, adopté le 8 juillet, est rendu public ce mercredi 15 juillet.

Marchés publics d'État 100 % open source à partir de 2030, « zéro Microsoft » à l'école, moratoire immédiat sur les data centers qui profitent aux géants américains : la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les dépendances numériques de la France publie ce mercredi 15 juillet un rapport de 453 pages qui propose une rupture avec vingt ans de choix technologiques. Au total, 29 propositions et 18 recommandations — 47 mesures — pour desserrer l'emprise de Microsoft, Oracle et VMware, « ces trois logiciels qui nous gouvernent », selon les mots du rapport.

1,5 Md€
d'achats publics annuels de logiciels américains (minimum)
115 M€
versés à Microsoft par les administrations d'État en 2025
47
mesures : 29 propositions, 18 recommandations

Microsoft, Oracle, VMware : les trois logiciels « qui nous gouvernent »

Pour cartographier les dépendances, la rapporteure Cyrielle Chatelain a envoyé des questionnaires à l'ensemble des ministères et des grands opérateurs publics. Le diagnostic est sans appel sur les logiciels « support » — systèmes d'exploitation, bureautique, bases de données, virtualisation : à l'exception de la gendarmerie nationale, toutes les administrations d'État sont dans une « dépendance généralisée et ancrée » à Microsoft, complétée par Oracle pour les bases de données et VMware pour la virtualisation.

Dépenses de licences des administrations d'État en 2025, cinq principaux fournisseurs extra-européens (en millions d'euros)
Microsoft
115 M€
VMware
34,1 M€
Oracle
23,1 M€
Red Hat
17,1 M€
IBM
12,6 M€

La facture grimpe vite. Sur les 50 premiers fournisseurs de logiciels de l'UGAP, la centrale d'achat public, 79 % du chiffre d'affaires 2025 revient à des entreprises américaines. Microsoft en est le premier fournisseur avec 293 millions d'euros de commandes, en hausse de 26 % en un an. Et les pratiques tarifaires documentées par la commission sont brutales : le CEA, le CNRS ou la centrale d'achat hospitalière UniHA témoignent de hausses de 20 % à chaque renouvellement chez Microsoft, et jusqu'à +800 % chez VMware depuis son rachat par Broadcom.

Côté données, la commission pointe des « situations de fortes vulnérabilités » : France Travail concentrait en 2025 83 % de ses dépenses de cloud chez trois fournisseurs américains, et les hébergeurs américains représentaient près de 98 % des dépenses de cloud de la CNAF, la caisse des allocations familiales.

« Avec parfois le sentiment de prêcher dans le désert, voilà plus de cinq ans que j'alerte sur l'obligation dans laquelle nous nous trouvons d'assurer notre souveraineté numérique et notre autonomie stratégique face à l'allié américain. »

Philippe Latombe
Philippe Latombe
DEM
Vendée (1) — président de la commission d'enquête
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Le contre-exemple maison : la gendarmerie et ses 534 millions d'économies

Le rapport oppose à cette dépendance un contre-modèle qui existe déjà au sein de l'État. Depuis le début des années 2000, la gendarmerie nationale a basculé l'intégralité de ses systèmes d'information vers le logiciel libre : moins de 2 % de ses postes de travail sont encore équipés de Microsoft Office, son budget annuel de licences propriétaires est plafonné à un million d'euros, et les économies cumulées depuis 2004 sont estimées à 534 millions d'euros. À la DGFiP, le choix d'une bureautique libre dégage environ 10 millions d'euros d'économies par an.

En généralisant l'exercice, la commission chiffre à un milliard d'euros par an, au minimum, les dépenses publiques de logiciels « substituables dès aujourd'hui » par des solutions open source — LibreOffice pour la bureautique, Linux pour les systèmes d'exploitation, PostgreSQL pour les bases de données ou Proxmox pour la virtualisation.

Un État « dessaisi » de ses compétences numériques

L'autre constat central du rapport tient en un chiffre : la direction du numérique du ministère de la justice dispose de moins d'une vingtaine de développeurs, mais dépense 200 millions d'euros par an en prestations informatiques externes — l'équivalent de 1 500 emplois à temps plein. Dans les ministères sociaux, 97 % des fonctions de développement sont externalisées. L'État, écrit la rapporteure, entretient une culture de l'« achat de solutions » qui lui fait perdre « la capacité même de concevoir un basculement vers d'autres solutions ».

Les cabinets de conseil et les grandes entreprises de services numériques sont désignés comme des « passeurs de technologie » au service des acteurs américains : Capgemini et Sopra Steria ont perçu à elles deux cinquante fois plus de crédit d'impôt recherche que Mistral AI en 2025. Devant la commission, le directeur général de l'ANSSI, Vincent Strubel, a décrit une situation « intenable » si la France se trouvait privée six mois de l'accès aux technologies et mises à jour américaines.

« Je crains cependant que, pour éviter la guerre commerciale, on en vienne à accepter le déshonneur – et qu'avec l'administration Trump et les Gafam, on ait le déshonneur et la guerre commerciale. »

Corentin Le Fur
Corentin Le Fur
DR
Côtes-d'Armor (3)
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Ce que le rapport propose

Face à ce diagnostic, la rapporteure articule ses 47 mesures autour d'un principe : faire du libre et de l'open source « le pilier d'une politique numérique française ambitieuse ». La mesure phare transforme l'article 16 de la loi Lemaire de 2016, qui se contentait d'« encourager » le logiciel libre, en obligation : des marchés publics d'État 100 % open source à partir du 1er janvier 2030.

🔓
Marchés publics 100 % open source en 2030
Les achats de logiciels et d'IA de l'État devront être intégralement open source à partir du 1er janvier 2030.
🏫
« Zéro Microsoft » à l'école
Apprentissage du numérique obligatoirement sur des logiciels libres, pour casser une dépendance « forgée dès l'école ». L'Éducation nationale a pourtant reconduit en 2025, pour quatre ans, son accord-cadre Microsoft couvrant près d'un million de postes.
🛡️
Des « golden shares » dans Mistral AI et ChapsVision
L'État détiendrait des actions spécifiques dans ces deux entreprises stratégiques, avec remboursement des aides publiques et du crédit d'impôt recherche en cas de vente à un acteur extra-européen.
🏭
Moratoire sur les data centers non souverains
Gel immédiat des projets qui profitent aux acteurs extra-européens : seuls 9 % des capacités énergétiques réservées bénéficient à des acteurs européens, pour un total équivalant à 24 % de la puissance nucléaire française.
📢
Les institutions publiques hors de X
Fin de la communication des institutions publiques sur les réseaux sociaux non interopérables, « à commencer par X ».
🧑‍💻
Réinternaliser les compétences
Renforcement des effectifs numériques de l'État, en priorité au ministère de la justice, et création d'une fondation « France libre open source » pour pérenniser les briques logicielles essentielles.

« Nous sommes favorables à la coopération, notamment à l'échelle européenne, mais nous ne sommes pas pour la soumission aux Gafam. Elon Musk, ce n'est pas notre came ! »

Cyrielle Chatelain
Cyrielle Chatelain
ECOS
Isère (2) — rapporteure de la commission d'enquête
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À noter : le tableau n'est pas uniformément noir. Pour les applications métiers critiques de l'État, les fournisseurs français sont très majoritaires : 69 % des applications dont la défaillance menacerait l'ordre public ou la vie des personnes, et 83 % de celles portant une mission essentielle de service public. La dépendance se niche dans les couches « support » — bureautique, systèmes d'exploitation, bases de données, cloud. Et ce rapport, adopté par la commission le 8 juillet, engage sa rapporteure : il n'a aucune force contraignante tant qu'il n'est pas traduit dans la loi ou le budget.

Et maintenant ?

Les alertes ne sont pas nouvelles : commission d'enquête du Sénat dès 2019, rapport du même Philippe Latombe en 2021, rapport de la Cour des comptes en 2025. Toutes sont restées largement sans suite — le décret d'application de la loi SREN censé encadrer les crédits cloud « abusifs » n'a, par exemple, jamais été publié. Ce qui a changé, selon le rapport, c'est le contexte : la stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre 2025 désigne l'Union européenne comme « ennemi de la liberté », et l'arme numérique est désormais brandie ouvertement.

La traduction concrète des 47 mesures se jouera à l'automne : plusieurs propositions — clause open source dans la commande publique, effectifs numériques, crédit d'impôt open source pour les PME — relèvent du projet de loi de finances pour 2027, dont l'examen s'annonce déjà comme un rapport de force serré. D'autres, comme le moratoire sur les data centers, percuteront frontalement la stratégie d'attractivité du gouvernement en matière d'intelligence artificielle.

15 décembre 2025
Cyrielle Chatelain (EcoS) dépose la proposition de résolution créant la commission d'enquête, au titre du « droit de tirage » annuel de son groupe.
3 février 2026
Création de la commission d'enquête, composée de députés de tous les groupes. Philippe Latombe (Dem) en prend la présidence, Cyrielle Chatelain le rapport.
Février – juin 2026
45 auditions, 112 personnes entendues sous serment — chercheurs, DSI publics, dirigeants des géants du numérique, ANSSI — et 61 contributions écrites.
8 juillet 2026
La commission adopte le rapport de 453 pages et ses 47 mesures.
15 juillet 2026
Publication du rapport et conférence de presse, au terme du délai réglementaire de cinq jours francs.
Automne 2026
Traduction législative et budgétaire éventuelle, notamment dans le projet de loi de finances pour 2027.

Pour suivre les positions de vos députés sur la souveraineté numérique et les textes qui traduiront — ou non — ces 47 mesures, consultez leurs fiches sur NosParlementaires et le dossier de la commission d'enquête.