Pourquoi ce vote ? Le contexte en 6 points
  • Aux abords des monuments historiques — en pratique, environ 20 % des logements —, aucun permis de construire ne peut être délivré sans l'accord de l'architecte des Bâtiments de France (ABF) : c'est l'« avis conforme », qui lie le maire.
  • Le projet de loi « relance et décentralisation du logement » du ministre Vincent Jeanbrun, déposé à l'Assemblée le 24 juin puis retiré par le Premier ministre dès le lendemain pour être redéposé au Sénat, est examiné en procédure accélérée.
  • Son article 2 crée des « périmètres de développement du logement » : des zones où les collectivités en pénurie de logements peuvent déroger au plan local d'urbanisme — et où l'avis conforme de l'ABF devient un simple avis consultatif.
  • La commission des affaires économiques du Sénat a étendu ce passage à l'avis simple à la pose de protections solaires extérieures (volets, stores), au nom de l'adaptation aux canicules.
  • La commission de la culture, gardienne habituelle du patrimoine au Sénat, n'a pas pu être saisie du texte, examiné en séance six jours après son dépôt.
  • Le Sénat, dominé par l'alliance LR-centristes, a adopté l'ensemble du texte le 8 juillet ; il a été transmis à l'Assemblée nationale le 9 juillet.

C'est la bataille la plus disputée de l'examen de la loi logement au Sénat — et la plus atypique. Le 7 juillet, par 190 voix contre 137, les sénateurs ont refusé de rétablir le droit de veto des architectes des Bâtiments de France dans les futurs « périmètres de développement du logement ». Face à la majorité de droite et du centre, une alliance inhabituelle : le communiste Pierre Ouzoulias et le centriste Laurent Lafon, président de la commission de la culture, avaient déposé des amendements identiques de suppression, soutenus par toute la gauche, le RDSE, 14 sénateurs centristes et 8 Républicains.

137
Pour le rétablissement du veto
190
Contre
1
Abstention

Une fronde venue de la commission de la culture

Le scrutin n°331 ne suit pas la ligne de partage habituelle du Sénat. Si la gauche a voté d'un bloc pour le rétablissement de l'avis conforme (65 socialistes, 18 communistes, 16 écologistes), elle a été rejointe par les 16 sénateurs du RDSE et, surtout, par 22 élus de la majorité sénatoriale : 14 centristes et 8 Républicains. Sur ces 22 dissidents, 11 siègent à la commission de la culture — dont son président Laurent Lafon (UC), les LR Max Brisson, Sabine Drexler ou Else Joseph, et les centristes Catherine Morin-Desailly et Sonia de La Provôté. Une commission privée de saisine par le calendrier éclair imposé au texte, et qui a porté la contestation en séance.

« L'avis conforme, ça marche ! Regardez autour du Sénat ou dans les villes ayant des bâtiments historiques », a plaidé Laurent Lafon, rappelant qu'il ne concerne que les bâtiments en covisibilité avec un monument historique, « soit 20 % seulement des logements ». « Maire pendant quinze ans d'une ville couverte à 90 % par l'avis conforme, je considérais l'ABF non comme un opposant, mais comme un partenaire », a-t-il ajouté. Pierre Ouzoulias a pointé, lui, une conséquence juridique très concrète pour les élus locaux :

« L'article 2 impose au maire de délivrer le permis sans compromettre la bonne insertion des nouveaux bâtiments dans le tissu urbain. Mais c'est exactement la mission des ABF ! En réalité, vous transférez le poids du contentieux de l'État vers le maire. »

Pierre Ouzoulias
Pierre Ouzoulias
CRCE-K
Hauts-de-Seine

« Préserver, oui ; mais figer, non » : la ligne de la majorité

Face à la fronde, la rapporteure Amel Gacquerre (UC) — dont nous avons dressé le portrait — a défendu le choix de la commission : l'avis simple ne vaudra que dans les périmètres de développement du logement, dont la création restera à la main des collectivités.

« Nous recherchons un équilibre : l'avis des ABF proposera des adaptations, mais ne pourra être systématiquement bloquant. Nombre d'élus locaux nous ont dit leur incompréhension face aux pouvoirs des ABF. Préserver, oui ; mais figer, non. »

Amel Gacquerre
Amel Gacquerre
UC
Pas-de-Calais

Le ministre Vincent Jeanbrun est allé plus loin dans la hiérarchie des priorités. Répondant à la sénatrice LR Else Joseph, pour qui « les locataires aussi ont droit au beau », il a lâché : « le droit au logement me semble tout de même supérieur à la préservation du patrimoine, même si je suis attaché à cette dernière ». Et de résumer sa doctrine : « Nous défendons les ABF dans leur rôle de conseil, mais avec un avis simple. » Réplique d'Ouzoulias : « La ministre de la culture appréciera d'être ainsi dépossédée de sa compétence… »

Dès la discussion générale, la LR alsacienne Sabine Drexler avait placé le débat sous le patronage de Victor Hugo et de sa Guerre aux démolisseurs de 1832 — « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait, qu'on la fasse. » Avant de voter, avec sept collègues LR, contre la position de son propre groupe.

« Nous avons la double responsabilité de construire quand c'est nécessaire et de sauver le plus grand gisement de logements dont nous disposions : notre patrimoine bâti. »

Sabine Drexler
Sabine Drexler
LR
Haut-Rhin

Un texte réécrit de bout en bout par la droite sénatoriale

Le scrutin sur les ABF est l'un des cinq votes publics qui ont scandé, le 7 juillet, la réécriture du texte par la majorité sénatoriale. La motion de renvoi en commission de la communiste Marianne Margaté avait été balayée d'entrée (99 voix contre 243). Le gouvernement a ensuite subi un revers spectaculaire sur l'urbanisme : son amendement rétablissant sa version de l'« opération d'intérêt local », pilotée par le préfet, a été rejeté par 272 voix contre 54 — même LR et la majorité des centristes ont voté contre, préférant le « périmètre de développement du logement » aux mains des élus locaux. Enfin, à l'article 4, LR et centristes ont élargi la niche fiscale « Jeanbrun » à la location familiale et supprimé le seuil minimal de travaux (209 voix contre 117, puis 208 contre 117), malgré l'avis défavorable du ministre.

L'ensemble du projet de loi a été adopté le 8 juillet, sans scrutin public, au terme de deux jours de séance. La version sénatoriale — périmètres dérogatoires aux mains des collectivités, ABF cantonnés à un avis simple, niche fiscale élargie, remise en location des passoires thermiques contre engagement de travaux — a été transmise le 9 juillet à l'Assemblée nationale.

Ce que le Sénat a inscrit dans le texte

🏛️
ABF : avis simple (art. 2)
Dans les périmètres de développement du logement, l'avis conforme de l'architecte des Bâtiments de France devient consultatif — le maire peut passer outre (scrutin 137-190).
🌡️
Volets et canicule (art. 2)
La pose de protections solaires extérieures (volets, stores) ne requiert plus qu'un avis simple de l'ABF, au nom de l'adaptation aux fortes chaleurs.
🏗️
Urbanisme décentralisé (art. 2)
Les périmètres dérogatoires au PLU sont créés par les collectivités, sans le préfet : la version du gouvernement a été rejetée par 272 voix contre 54.
🏠
Niche Jeanbrun élargie (art. 4)
L'avantage fiscal s'ouvre à la location aux ascendants et descendants hors foyer fiscal, et le seuil de 20 % de travaux est remplacé par un critère énergétique.
À noter : en mars 2025, le Sénat avait adopté à l'unanimité une proposition de loi confortant le rôle des architectes des Bâtiments de France — un texte resté sans suite, a rappelé Pierre Ouzoulias en séance. Seize mois plus tard, la même assemblée a voté l'inverse. Et rien n'est définitif : l'Assemblée nationale, qui examinera le texte à la rentrée, peut rétablir l'avis conforme.

Et maintenant ?

24 juin 2026
Le projet de loi de Vincent Jeanbrun est déposé à l'Assemblée nationale — puis retiré dès le lendemain par le Premier ministre, qui le redépose au Sénat en procédure accélérée.
1er juillet 2026
La commission des affaires économiques adopte son texte (rapporteures Dominique Estrosi Sassone et Amel Gacquerre). La commission de la culture, elle, n'est pas saisie.
7 juillet 2026
Séance publique : renvoi en commission rejeté (99-243), amendement du gouvernement sur l'urbanisme écrasé (54-272), rétablissement du veto des ABF rejeté (137-190), niche fiscale Jeanbrun élargie (209-117 et 208-117).
8 juillet 2026
Le Sénat adopte l'ensemble du projet de loi, sans scrutin public.
9 juillet 2026
Le texte n°3058 est transmis à l'Assemblée nationale, qui devra trancher à son tour le sort du veto des ABF.

Pour savoir comment chaque sénateur a voté sur ce scrutin — et suivre la navette du texte jusqu'à l'Assemblée —, consultez la page de la loi et les fiches détaillées des parlementaires sur NosParlementaires.