- À l'été 2022, 72 000 hectares brûlent en France, dont les mégafeux de Gironde. À l'automne, l'exécutif annonce un plan de renforcement des moyens aériens : renouvellement des 12 Canadair, flotte portée à 16, et une deuxième base aérienne de sécurité civile dans le Sud-Ouest — la France n'en compte qu'une, à Nîmes.
- Le 2 août 2023, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin est formel : « nous allons la mettre à Mont-de-Marsan ».
- Ce qui est installé à Mont-de-Marsan en 2023 est en réalité un pélicandrome : une station de ravitaillement en eau et en retardant. Aucun avion n'y est basé.
- Le 5 mai 2025, Bruno Retailleau, devenu ministre de l'Intérieur, enterre le projet par courrier au département des Landes : « l'installation d'une deuxième base aérienne pérenne dans le Sud-Ouest n'est pas prévue pour l'instant ».
- Du 22 au 26 juillet 2026, le mégafeu de Saumos (Gironde) parcourt 42 000 hectares et détruit 183 maisons au Porge.
- Le 16 août 2026, Mediapart publie un enregistrement où Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, qualifie de « posture » le discours officiel sur des moyens aériens suffisants.
« Quand vous avez des opposants qui disent qu'il n'y a pas assez de moyens aériens, c'est normal qu'on ait une posture. » Dans l'enregistrement publié par Mediapart le 16 août, capté lors d'un échange avec des représentants syndicaux de pompiers, Laurent Nuñez dit tout haut ce que le dossier de Mont-de-Marsan documentait déjà par écrit. La deuxième base de Canadair promise au Sud-Ouest après les feux de 2022, annoncée nommément dans la préfecture des Landes le 2 août 2023, a été abandonnée par courrier 642 jours plus tard, le 5 mai 2025. Et à l'Assemblée nationale, ce renoncement n'a laissé presque aucune trace : sur les 22 questions de députés mentionnant les Canadair depuis 2024, une seule cite Mont-de-Marsan — et aucune n'était consacrée à l'abandon de la base.
Une promesse née des feux de 2022, enterrée par courrier
La promesse est datée et sourcée — elle figure mot pour mot dans une question orale du sénateur de la Gironde Hervé Gillé. Le 2 août 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, déclare : « le Président de la République a souhaité, le Parlement l'a d'ailleurs confirmé, une deuxième base de Canadairs », en précisant qu'elle serait localisée à Mont-de-Marsan. L'attente est forte dans les Landes et en Gironde, qui abritent le plus vaste massif de résineux d'Europe.
Vingt et un mois plus tard, le projet s'éteint sans annonce publique. C'est le conseil départemental des Landes qui révèle, le 5 mai 2025, un courrier de Bruno Retailleau : « l'installation d'une deuxième base aérienne pérenne dans le Sud-Ouest n'est pas prévue pour l'instant ». Son président Xavier Fortinon dénonce un « revirement » : ce dossier « aurait mérité un peu moins de communication et un peu plus de sérieux ». La seule base de sécurité civile française reste celle de Nîmes-Garons, à plus de 500 kilomètres du massif landais.
Dix jours après le courrier, Hervé Gillé porte l'abandon en séance publique au Sénat — la seule interpellation parlementaire consacrée entièrement au sujet.
« Pourquoi renoncer à un outil aussi stratégique alors que la nécessité de renforcer nos moyens de lutte contre les mégafeux ne fait plus débat ? »
À l'Assemblée, une seule question cite Mont-de-Marsan
Dans la base de données de NosParlementaires, une seule question écrite de député mentionne Mont-de-Marsan sur toute la 17e législature : celle d'Edwige Diaz (RN, Gironde), déposée le 17 juin 2025 — six semaines après le courrier d'abandon, qu'elle ne mentionne d'ailleurs pas. La députée y retrace plutôt la généalogie des promesses sur la flotte : l'engagement présidentiel de porter le nombre de Canadair de 12 à 16 d'ici la fin du quinquennat, et les réponses ministérielles qui l'ont suivie.
« Le Gouvernement a répondu que la flotte pourrait "à moyen terme" s'élever à 16 appareils de type Canadair, sans pour autant accorder davantage de précision et, un an plus tard, de concrétisation. »
Le reste du corpus parlementaire sur les Canadair — que nous avons décrypté fin juillet — porte sur l'état général de la flotte, jamais sur la base promise au Sud-Ouest. Depuis le mégafeu de Saumos, les questions se sont accélérées : huit ont été déposées entre le 7 juillet et le 18 août 2026, de Sébastien Chenu (RN) à Karen Erodi (LFI-NFP) en passant par Éric Michoux (UDR). Aucune n'a encore reçu de réponse.
La réponse que le ministère de l'Intérieur a fini par apporter à Edwige Diaz, le 2 décembre 2025, illustre le glissement du calendrier : les deux premiers Canadair neufs, commandés dans le cadre du dispositif européen rescEU, sont « attendus en 2028 » ; la commande de deux appareils supplémentaires était conditionnée à l'adoption du budget 2026 ; et la programmation d'ensemble est renvoyée à des études sur l'adéquation des moyens aux risques « à l'horizon 2035 et 2050 ». La flotte opérationnelle, elle, reste de 12 Canadair, d'une moyenne d'âge de 30 ans selon la question de Sébastien Chenu du 28 juillet 2026.
L'enregistrement qui requalifie le débat
Jusqu'au 16 août, la controverse sur les moyens aériens opposait la parole officielle aux constats des pompiers. L'enregistrement publié par Mediapart déplace la ligne : on y entend le ministre de l'Intérieur lui-même expliquer que face à des opposants qui dénoncent le manque de moyens aériens, « c'est normal qu'on ait une posture ». Le lendemain, en déplacement en Gironde avec le Premier ministre Sébastien Lecornu, Laurent Nuñez a défendu son bilan : une flotte de 23 avions bombardiers d'eau (12 Canadair, 8 Dash, 3 Beechcraft) et 40 hélicoptères répartis sur 23 bases — dont des déploiements saisonniers, comme les quatre Air Tractor et l'hélicoptère bombardier d'eau positionnés l'été en Gironde, précisément le dispositif que le courrier de mai 2025 proposait en substitut de la base pérenne.
Dans l'hémicycle comme dans les questions écrites, la discussion se déplace aussi vers les alternatives au Canadair, dont la chaîne de production peine à livrer. Jean-Michel Jacques (EPR, Morbihan) plaide ainsi depuis juillet 2025 pour l'utilisation de l'avion militaire A400M équipé d'un kit de largage — une solution testée en conditions réelles lors du feu de Saumos.
« La solution développée par Airbus permet d'équiper l'A400M d'un kit amovible, lui permettant de larguer jusqu'à 20 000 litres d'eau en 10 secondes, contre 6 000 litres pour un Canadair. »
Quatre ans de promesses, en dates
Les questions écrites restent le principal outil de contrôle des parlementaires entre les sessions — encore faut-il que le gouvernement y réponde, et que les promesses territorialisées y soient suivies dans la durée. Pour savoir ce que votre député ou vos sénateurs ont demandé sur les moyens de la sécurité civile, consultez leur fiche sur NosParlementaires : chaque fiche recense les questions posées, avec la réponse du gouvernement quand elle existe.