- L'Assemblée nationale veut remplacer son bâtiment d'accueil du public, construit en 1888 sur le quai d'Orsay, par un pavillon contemporain de 4 000 m² signé de l'agence Moatti & Rivière, lauréate d'un concours lancé en juillet 2023.
- Le chantier s'inscrit dans un programme évalué à environ 53 millions d'euros, qui comprend aussi la mise en accessibilité et la modernisation du parcours de visite.
- L'Assemblée ne demande pas un euro de plus à l'État : elle paie sur ses réserves, une trésorerie accumulée au fil des exercices.
- Ces réserves fondent. Elles sont passées de 319,5 millions d'euros en 2015 à 183,3 millions au 31 août 2024, alors que les questeurs jugent nécessaire de ne pas descendre sous 150 millions.
- Le Bureau de l'Assemblée — sa plus haute instance, 22 députés — a approuvé le projet à l'unanimité en septembre 2024. Aucun scrutin n'a eu lieu dans l'hémicycle.
- Suspendu le 18 février 2026 pour un obstacle d'urbanisme, le projet est relancé depuis la mi-juillet, après modification du plan de sauvegarde du 7e arrondissement par le Conseil de Paris.
« Financé sur les fonds propres de l'Assemblée » : c'est la réponse constante de l'institution à ceux qui s'étonnent du coût de son futur pavillon d'accueil. La formule est exacte, et elle n'est pas anodine. Elle signifie que les quelque 53 millions d'euros du programme ne sortiront pas de la dotation versée par l'État, mais d'une caisse constituée au fil des années — une caisse qui a perdu plus de 40 % de son contenu en une décennie et que l'Assemblée ponctionne déjà, chaque année, pour boucler son fonctionnement courant.
D'où vient l'argent : pas de la dotation, mais des réserves
Le budget de l'Assemblée repose sur deux ressources. La première est la dotation de l'État, votée dans la mission « Pouvoirs publics » du budget national : 607,65 millions d'euros en 2025. La seconde, marginale, vient de ses recettes propres — ventes de publications, revenus d'immeubles, remboursements divers — pour quelques millions.
Quand ces deux ressources ne suffisent pas à couvrir les dépenses, l'écart est comblé par un prélèvement sur les disponibilités : la trésorerie accumulée par l'institution. C'est cette caisse qui financera le pavillon. Son érosion est documentée par les rapports du Sénat sur la mission « Pouvoirs publics ».
En neuf ans, la caisse a perdu 136 millions d'euros. Au 31 août 2024, il restait 33,3 millions d'euros au-dessus du plancher que les questeurs se sont eux-mêmes fixé. Le programme du pavillon, à lui seul, coûte davantage.
Pourquoi la caisse se vide : dix ans de dotation gelée
L'explication n'a rien de mystérieux, et elle ne tient pas au pavillon. La dotation de l'État est restée strictement identique pendant dix exercices : 517 890 000 euros de 2012 à 2021, à l'euro près, pendant que les charges de personnel et de fonctionnement suivaient l'inflation. Elle n'a été relevée qu'à partir de 2022, pour atteindre 607,65 millions d'euros en 2025.
Le résultat se lit dans les comptes. En compilant les rapports d'exécution des questeurs sur treize exercices — le jeu de données complet est consultable dans notre dossier sur le budget de l'Assemblée —, le solde annuel entre ressources et charges est négatif presque chaque année.
Cumulés, ces soldes représentent près de 239 millions d'euros prélevés sur la trésorerie en treize exercices, soit une moyenne de 18 millions par an. Le mouvement se poursuit : le prélèvement sur les disponibilités prévu pour 2025, d'abord chiffré à 23,07 millions d'euros dans les documents du budget 2025, a été porté à 33,4 millions. Pour 2026, le solde prévisionnel s'établit à −34,14 millions.
Ce que le pavillon pèse dans ce qui reste
Le projet n'est plus une hypothèse budgétaire : il figure dans les prévisions. Pour 2026, l'Assemblée programme 31,1 millions d'euros d'investissements immobiliers, dont une ligne « rénovation de l'accueil du public et création d'espaces » de 15,8 millions d'euros. À elle seule, cette ligne représente la moitié de l'effort immobilier de l'année.
L'ordre de grandeur se mesure aussi à l'échelle de l'institution. L'Assemblée a réalisé 29,7 millions d'euros d'investissement en 2025 et 31,8 millions en 2024, toutes dépenses confondues — informatique, sécurité, bâtiments, mobilier. Le programme du pavillon équivaut donc à près de deux années entières d'investissement, étalées sur plusieurs exercices.
Qui décide : vingt-deux députés, aucun scrutin
Le budget de l'Assemblée suit un circuit distinct de celui de l'État. Le collège des questeurs — trois députés élus, dont un d'opposition par tradition — exécute le budget et signe les marchés : Christine Pirès Beaune (Socialistes) en est la première questeure, aux côtés de Brigitte Klinkert (Ensemble pour la République) et Michèle Tabarot (La Droite républicaine). Le Bureau, présidé par Yaël Braun-Pivet et composé de 22 membres, arbitre les grandes décisions ; il a validé le pavillon à l'unanimité en septembre 2024. Une commission spéciale de députés apure ensuite les comptes, que la Cour des comptes certifie.
Le contrôle existe donc, et il est transpartisan. Mais il s'exerce entièrement en dehors de la séance publique. Sur les 8 434 scrutins publics tenus depuis le début de la législature, le 8 octobre 2024, aucun ne porte sur le budget de l'Assemblée nationale. Les 555 autres députés n'ont jamais eu à se prononcer sur ce chantier, ni sur le rythme auquel se vide la trésorerie qui le finance.
Le débat a lieu dehors
La controverse, elle, est publique. L'association Sites & Monuments a lancé une pétition contre le projet qui dépasse 62 000 signatures, dénonçant un bâtiment de verre qui déséquilibrerait un paysage néoclassique. Les défenseurs du patrimoine ont obtenu la suspension de février, puis vu le projet repartir en juillet.
Ce débat n'a laissé aucune trace dans le travail parlementaire. Nous avons cherché dans l'ensemble des questions écrites et orales de la législature, ainsi que dans les comptes rendus de séance : aucune question de député, aucune intervention en séance ne porte sur le pavillon d'accueil ni sur le niveau des réserves de l'institution. Soixante-deux mille signatures à l'extérieur, pas une question à l'intérieur.
Les étapes du projet
Le budget de l'Assemblée nationale est public, exercice par exercice. Nous l'avons compilé sur treize années dans notre dossier budget de l'Assemblée, ligne par ligne, avec les rapports d'exécution en source. Pour comprendre qui décide quoi au Palais-Bourbon — Bureau, questeurs, commissions —, le guide du fonctionnement de l'Assemblée détaille chaque rouage.