- Depuis les législatives de 2024, aucun camp n'a de majorité absolue à l'Assemblée : le gouvernement (aujourd'hui celui de Sébastien Lecornu) fait voter ses textes coup par coup, en cherchant des appoints à droite ou à gauche.
- Le Rassemblement national est, avec 122 députés, le premier groupe d'opposition et le deuxième de l'hémicycle. Son arithmétique pèse sur chaque scrutin serré.
- La gauche (LFI, Socialistes, Écologistes, GDR) refuse tout accord de gouvernement ; le RN, lui, vote au cas par cas — parfois pour, parfois contre, parfois en s'abstenant.
- À l'approche du budget 2027, dont Sébastien Lecornu réclame « un consensus avec gravité », la question devient centrale : de qui le gouvernement minoritaire a-t-il réellement besoin pour faire adopter une loi ?
- Nous avons repris les 216 scrutins « sur l'ensemble » d'un texte depuis novembre 2024 — les votes solennels qui adoptent ou rejettent une loi — pour mesurer, chiffre en main, le poids réel des voix RN.
C'est l'un des reproches les plus répétés dans l'hémicycle : la majorité gouvernerait « avec le RN ». La formule est commode, mais elle se vérifie. Sur les 210 lois adoptées depuis la rentrée de novembre 2024, le Rassemblement national s'est rangé du côté vainqueur 167 fois. Un chiffre spectaculaire — qui masque une réalité plus étroite : le RN n'a fait basculer l'issue d'un vote que 9 fois. Neuf lois qui, sans ses voix, seraient tombées.
Un vote « avec la majorité » quatre fois sur cinq — mais surtout sur des textes consensuels
Sur les 210 textes adoptés, le RN a voté majoritairement pour dans 167 cas, contre dans 24, et s'est abstenu dans 19. Autrement dit, huit lois adoptées sur dix ont reçu l'aval du premier groupe d'opposition. Mais l'essentiel de ces 167 votes concerne des textes consensuels, adoptés par de larges majorités transpartisanes où la position du RN ne changeait rien à l'arithmétique : une loi votée 400 contre 30 ne « dépend » de personne.
Pour isoler le poids réel du RN, il faut regarder les votes serrés. Sur les 210 lois adoptées, 37 l'ont été avec une marge inférieure ou égale à 50 voix. Sur ces 37 scrutins disputés, le Rassemblement national s'est trouvé du côté des vainqueurs 22 fois. Et parmi elles, neuf n'auraient pas été adoptées si l'on retire les bulletins « pour » venus de ses bancs.
« Se dessine un continuum macrono-lepéniste — nous l'avons vu hélas bien souvent cette semaine. »
Les 9 lois qui n'auraient pas passé sans le RN
Retirer les voix « pour » du Rassemblement national fait tomber ces neuf textes. La liste dessine un profil très cohérent : ce sont, à une exception près, des lois portées par la droite et le camp gouvernemental, sur l'immigration, la sécurité, l'agriculture et la simplification. La loi d'urgence agricole, adoptée le 20 juillet par 296 voix contre 224 avec les 122 députés RN, et la présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre (313-199, le 7 juillet) en sont les exemples les plus récents.
Lecture : on retire les voix « pour » du RN du total ; si le texte n'a alors plus la majorité, le RN est compté comme décisif. Deux votes portent sur la même loi (simplification de la vie économique), examinée en première lecture puis en accord de commission mixte paritaire.
« Fidèles à notre ligne de responsabilité, nous faisons le choix de l'abstention. »
Le RN dispose en réalité de deux leviers. Le premier, direct : apporter ses 122 voix « pour ». Le second, plus discret : l'abstention, qui abaisse le seuil de la majorité et laisse un texte passer sans l'endosser. Ce jeu à deux détentes explique pourquoi le groupe pèse même quand il ne vote pas explicitement en faveur d'une loi.
Un poids que personne ne revendique
La particularité française tient là : cette convergence de fait n'est assumée par aucun des deux camps. Le gouvernement et le socle central rejettent publiquement toute idée d'alliance, quand la gauche dénonce précisément le contraire. Entre les deux, les chiffres, eux, ne bougent pas.
« Ce n'est pas une coïncidence, c'est une méthode, une méthode que le Rassemblement national sait utiliser — l'histoire nous l'a montré. »
Ce que ça change pour le budget 2027
Le budget est un tout autre exercice qu'une loi ordinaire : il se joue amendement par amendement, article par article, et peut être adopté sans vote via l'article 49.3 — au prix d'une motion de censure. Mais la logique de fond reste celle mise au jour par ces 216 scrutins : un gouvernement sans majorité qui, pour chaque point dur, doit convaincre soit une gauche qui s'y refuse, soit un RN qui monnaie son abstention ou son vote. Les neuf lois décisives de la législature indiquent où penche la balance quand le texte est de droite.
Chaque scrutin nominal de la législature est consultable, député par député, sur les fiches de nos 577 parlementaires. Vous pouvez vérifier vous-même, pour n'importe quelle loi, qui a voté quoi — et interpeller le vôtre.