- Le 9 septembre 2026, sur CNews face à l'essayiste Mathieu Bock-Côté, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé a refusé de qualifier la théorie du « grand remplacement » de raciste, la jugeant « mensongère » et « fausse » mais relevant du « débat politique ».
- Le lendemain, elle a invoqué la liberté d'expression pour justifier que l'on puisse en débattre. Les critiques sont venues de la gauche, mais aussi de son propre camp.
- La formule a été forgée par l'écrivain Renaud Camus. Elle désigne l'idée d'un remplacement organisé de la population européenne par une population extra-européenne, et a été invoquée par les auteurs de plusieurs attentats.
- Aurore Bergé porte par ailleurs le projet de loi de cohésion républicaine par la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, présenté en conseil des ministres le 9 juillet 2026 — nous en avions détaillé le contenu et les fractures qu'il ravive.
- Pour savoir ce que l'expression fait réellement dans le débat parlementaire, nous avons recherché les mots « grand remplacement » dans l'intégralité des comptes rendus de séance de l'Assemblée nationale depuis le début de la 17e législature.
L'expression a été prononcée 27 fois dans l'hémicycle entre le 31 octobre 2024 et le 10 juillet 2026, par 18 orateurs différents. Le résultat ne correspond pas à l'intuition : le groupe qui l'emploie le plus n'est pas le Rassemblement national, et le sujet dont on parle le plus souvent en la prononçant n'est pas l'immigration. C'est l'industrie automobile.
Le premier utilisateur de la formule est un député UDR qui parle de voitures
Sur les 27 occurrences, huit — près d'un tiers — sont le fait d'un seul homme : Éric Michoux, député UDR de Saône-et-Loire. Aucune ne porte sur l'immigration. Toutes désignent la concurrence industrielle chinoise : « grand remplacement industriel », « grand remplacement des véhicules thermiques par des véhicules électriques chinois », « grand remplacement de l'industrie française par l'industrie chinoise ». La formule y fonctionne comme une figure de style sur les batteries, les panneaux photovoltaïques et les éoliennes.
« Concrètement, c'est le grand remplacement de l'industrie française par l'industrie chinoise ! La traîtrise ! »
La gauche prononce l'expression huit fois plus souvent que le RN
Les groupes de gauche cumulent 16 des 27 occurrences : sept pour LFI-NFP, cinq pour les écologistes, trois pour la GDR, une pour les socialistes. Mais l'usage y est inverse : dans douze de ces prises de parole, l'expression est citée pour être attaquée, désignée comme « théorie des racistes », « fantasme réactionnaire », « idéologie xénophobe et conspirationniste ». Les quatre autres sont de brèves interjections ironiques lancées à l'adresse de la droite.
Le 6 février 2025, après une intervention d'une députée d'extrême droite, le député écologiste Benjamin Lucas-Lundy a demandé la suspension de la séance et des sanctions — c'est la seule fois où la formule provoque un incident de séance.
« La collègue d'extrême droite qui s'exprimait à l'instant a fait référence à une théorie des racistes, complotistes et xénophobes de tous pays, celle du grand remplacement, qui a inspiré des attentats et, dans notre pays, suscite chaque jour des agressions. »
Deux occurrences RN, dont aucune ne porte sur l'immigration
Le Rassemblement national, groupe auquel la théorie est le plus souvent associée, ne prononce ces deux mots que deux fois en vingt mois. Le 7 novembre 2025, Sébastien Chenu les emploie dans un débat sur la fiscalité du tabac, pour dénoncer un « grand remplacement des addictions ». Le 4 février 2025, Julien Limongi les place entre guillemets dans une apostrophe adressée au ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.
Autrement dit : sur 27 prises de parole, aucun député ne défend la théorie à la première personne dans l'hémicycle. Elle y est soit dénoncée, soit recyclée en métaphore sur un tout autre sujet.
« Vous êtes surtout en train d'œuvrer au grand remplacement des addictions dans notre pays, toujours plus difficiles à endiguer et dont les conséquences sont connues. »
Ce que la formule finit par désigner
Détachée de son objet d'origine, l'expression sert dans les comptes rendus à qualifier quatre réalités sans rapport entre elles.
Le texte de la ministre n'a pas encore été examiné
Le projet de loi de cohésion républicaine porté par Aurore Bergé a été déposé au Sénat. Il n'a fait l'objet d'aucun vote en séance à ce jour. La session ordinaire reprend le 1er octobre 2026, avec un ordre du jour largement occupé par les textes budgétaires. Sur les dix-huit députés qui ont prononcé la formule depuis octobre 2024, aucun n'aura eu à se prononcer sur le texte avant cette date.
Vous pouvez retrouver l'ensemble des prises de parole citées dans cet article, et rechercher n'importe quelle expression dans les comptes rendus de séance, via notre moteur de recherche parlementaire. Chaque député dispose d'une fiche recensant ses votes, ses amendements et ses interventions, et peut être contacté directement depuis le site.