- La notion de « superprofits » s’est imposée dans le débat français en 2022, quand l’inflation et la crise énergétique ont fait exploser les marges des énergéticiens, des transporteurs et des banques.
- Le budget 2025 a créé une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises — une surtaxe d’impôt sur les sociétés prévue pour un an.
- Le projet de loi de finances pour 2026 proposait de la prolonger en divisant ses taux par deux (article 4).
- À l’automne 2025, l’examen du budget a donné lieu à 927 scrutins publics à l’Assemblée : chaque groupe y a défendu « sa » version de la taxation des profits exceptionnels.
- « Qui veut taxer les superprofits ? » est l’une des questions que nos lecteurs nous posent le plus. Voici la réponse, scrutin par scrutin.
Le 29 octobre 2025, l’Assemblée nationale a rejeté par 168 voix contre 80 l’amendement du groupe LFI instaurant une taxe sur les superprofits des grandes entreprises, défendu par Manuel Bompard dans le cadre du budget 2026. Ce scrutin est le plus emblématique d’une série qui permet de répondre précisément à la question : qui, à l’Assemblée, veut réellement taxer les superprofits ? La réponse tient en trois blocs : une gauche unanime sur toutes les versions, un bloc central et une droite constamment contre, et un Rassemblement national à géométrie variable, qui vote certaines taxes sur les multinationales mais a enterré en janvier la seule surtaxe existante.
La gauche unie, le bloc central et la droite constamment contre
Sur l’amendement Bompard du 29 octobre, la carte des votes est d’une netteté rare. Pour : les socialistes (35 voix), LFI (31) et les écologistes (14), sans une seule défection. Contre : le RN au complet (89 voix), les macronistes d’EPR (32), la Droite républicaine (14), Horizons (13), les Démocrates (9), l’UDR (4) et LIOT (4). Le texte définissait le superprofit comme un bénéfice supérieur à 1,25 fois la moyenne des exercices 2017 à 2019.
Le même jour, deux variantes ont subi le même sort : la taxation des superprofits du transport maritime portée par le socialiste Fabrice Roussel, rejetée 87–165, et, deux jours plus tôt, la contribution exceptionnelle de 10 % sur les dividendes défendue par Éric Coquerel, rejetée 102–151. À chaque fois, la même coalition de rejet : RN, bloc central, droite.
« Je ne comprends pas très bien l’argument du ministre qui consiste à dire que les entreprises ne réalisent pas de superprofits ; si elles n’en réalisent pas, alors elles ne seront tout simplement pas soumises à cette taxe et donc tout ira bien pour elles. »
La droite assume un désaccord de fond sur la définition même de l’objet à taxer. Pour elle, le seuil de 1,25 fois les bénéfices d’avant-Covid capture des entreprises ordinaires, pas des rentes exceptionnelles.
« C’est toute la difficulté avec cet amendement : ce qu’il définit comme un superprofit n’en est pas un. […] En pratique, une entreprise qui a un peu grossi serait taxée, mais même une entreprise qui n’aurait pas grossi le serait, du simple fait de l’inflation. »
Le chassé-croisé RN–gauche sur les multinationales
Le RN vote contre la « taxe superprofits » de la gauche, mais il a déposé sa propre version : un niveau minimum d’imposition des bénéfices des multinationales implantées en France, défendu par Jean-Philippe Tanguy et rejeté le 29 octobre par 151 voix contre 78. Sur ce scrutin, le RN a voté seul : les socialistes (37), les écologistes (24), les macronistes (36) et la droite ont voté contre, et aucun député LFI n’a pris part au vote.
La veille pourtant, le 28 octobre, une coalition inversée s’était formée : l’amendement d’Éric Coquerel taxant les bénéfices des multinationales proportionnellement à leur activité réelle en France a été adopté par 207 voix contre 87 — le RN fournissant le plus gros contingent de voix pour (77), devant LFI (56), les socialistes (39), les écologistes (26) et les communistes (5). Face à eux, le bloc central au complet : EPR (32 contre), Démocrates (14), Droite républicaine (13), Horizons (11). C’est la seule taxation nouvelle des profits des grandes entreprises adoptée par l’Assemblée pendant tout l’examen du budget 2026.
La seule taxe réelle : votée en octobre, enterrée en janvier
Au-delà des amendements d’affichage, une seule contribution sur les bénéfices exceptionnels existait vraiment : la surtaxe d’impôt sur les sociétés créée par le budget 2025, que l’article 4 du PLF 2026 prolongeait à taux réduits. Le 27 octobre, l’Assemblée a adopté un amendement du gouvernement recentrant cet effort sur les très grandes entreprises pour alléger les entreprises de taille intermédiaire, puis l’article 4 ainsi réécrit, par 202 voix contre 142 : gauche (155 voix à elle seule, communistes compris), Démocrates, LIOT et une partie d’EPR pour ; RN (93), Horizons et Droite républicaine contre.
Le basculement du RN mérite d’être relevé. Le matin même, Jean-Philippe Tanguy annonçait : « Notre groupe soutiendra la prorogation de la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises prévue à l’article 4. » Quelques heures plus tard, après l’adoption de la version gouvernementale recentrée, les 93 députés RN présents votaient contre l’article.
« Critiquer les superprofits revient à reprocher aux entreprises de faire de gros profits, mais ceux-ci peuvent être liés à des innovations […]. En revanche, les surprofits sont des profits abusifs liés à un contexte, ici l’hyperinflation. »
L’épilogue s’est joué en janvier. Le Sénat ayant supprimé l’article 4, les députés ont eu à se prononcer en nouvelle lecture, le 15 janvier 2026, sur son rétablissement : les amendements en ce sens ont été rejetés par 123 voix contre 38. Seule la gauche a voté pour (socialistes 18, LFI 9, écologistes 8, communistes 2) ; le RN (71 contre), EPR (22) et le reste du bloc central ont entériné la disparition de la surtaxe. Quant à l’impôt plancher sur la fortune inspiré de la « taxe Zucman » — qui vise le patrimoine, pas les profits —, il avait été rejeté dès le 31 octobre par 229 voix contre 168, RN et bloc central confondus.
Ce que proposaient les différents textes
Chronologie
Pour savoir comment votre député a voté sur chacun de ces scrutins, consultez sa fiche sur NosParlementaires : chaque vote budgétaire y est enregistré, position par position. Vous pouvez aussi interroger notre moteur de recherche sur n’importe quel sujet débattu à l’Assemblée.