- La saison 2026 est la plus destructrice jamais enregistrée en France : environ 119 000 hectares brûlés depuis janvier, dont 42 000 pour le seul incendie parti de Saumos (Gironde) le 22 juillet — le plus vaste feu de forêt du pays depuis 1949. Plus de 330 sapeurs-pompiers ont été blessés.
- Le 1er août, Éric Coquerel (La France insoumise), président de la commission des finances de l'Assemblée, écrit au Premier ministre Sébastien Lecornu pour réclamer un projet de loi de finances rectificative (PLFR) examiné « dès la fin août » dans le cadre d'une session extraordinaire.
- Il chiffre le besoin à « plusieurs milliards d'euros » — investissements pour les moyens de secours, soutien aux territoires sinistrés, adaptation au changement climatique — et propose de le financer par une taxation des multinationales aux profits exceptionnels.
- C'est sa troisième demande de PLFR en 2026 : après celle d'avril, liée aux conséquences économiques de la guerre en Iran, et celle de juin, après la première canicule.
- Point de droit décisif : une loi de finances ne peut être qu'un projet de loi. Aucun député, aucun président de commission ne peut en déposer une. Le Parlement peut la réclamer, l'amender, la rejeter — jamais l'initier.
- Le budget 2026 lui-même n'a pas été voté : il a été adopté début février après engagement de la responsabilité du gouvernement, deux motions de censure ayant échoué le 2 février avec 260 et 135 voix, loin des 289 requises.
La demande d'Éric Coquerel a une histoire chiffrée, et elle est instructive. Un « collectif budgétaire » — le nom d'usage d'une loi de finances qui corrige celle de l'année en cours — est un exercice à haut risque dans une Assemblée sans majorité. La preuve par le dernier en date : le 18 novembre 2025, les députés ont rejeté le projet de loi de finances de fin de gestion pour 2025 par 145 voix contre 107, avec 82 abstentions. Le texte n'a survécu que par la commission mixte paritaire, adoptée le 2 décembre par 217 voix contre 213 — quatre voix d'écart, sur 514 votants.
Un budget rectificatif, seul le gouvernement peut le déposer
La règle est ancienne et sans exception : les lois de finances sont des projets de loi, déposés par le gouvernement et soumis en premier lieu à l'Assemblée nationale. L'article 40 de la Constitution interdit par ailleurs aux parlementaires toute initiative créant ou aggravant une charge publique. Un président de commission des finances peut donc écrire au Premier ministre, saisir la presse, menacer d'une censure — il ne peut pas inscrire un PLFR à l'ordre du jour. Le Parlement, sur ce terrain, ne dispose que d'un pouvoir de réaction.
Cette asymétrie n'est pas théorique : elle a déjà produit un bras de fer identique il y a moins d'un an, à l'initiative cette fois du Rassemblement national, qui réclamait lui aussi une loi de finances rectificative et s'est heurté au même refus.
« Quelques semaines plus tard, notre groupe vous sommait de présenter une loi de finances rectificative. Vous avez refusé de le faire et nous avons donc tenté de vous censurer. Aucun des groupes ici présents n'a soutenu la censure du Rassemblement national. »
Novembre 2025 : rejeté par les députés, sauvé par la CMP
Le précédent immédiat mérite d'être regardé de près, parce qu'il dessine exactement la configuration qu'un PLFR « incendies » rencontrerait à la rentrée. Le 18 novembre 2025, sur le vote de l'ensemble du projet de loi de finances de fin de gestion pour 2025, les 145 voix contre sont venues à 128 de deux groupes que rien ne rapproche : le Rassemblement national (81 contre, aucune voix pour) et La France insoumise (47 contre). Le bloc central a voté seul pour — 62 voix EPR, 21 DEM — sans atteindre la majorité. Entre les deux, les socialistes se sont abstenus à 31, les Écologistes à 15, Horizons à 17.
Deux semaines plus tard, le même texte revenait de la commission mixte paritaire, après un vote favorable du Sénat le 24 novembre. Cette fois il est passé — mais de justesse, et pour une raison précise : les socialistes ont porté leur abstention de 31 à 59 voix. Sans ce mouvement, les 213 voix contre (117 RN, 67 LFI, 15 GDR, 8 UDR) l'emportaient. Le collectif budgétaire de 2025 doit donc son existence à une abstention, pas à un soutien.
Le contenu du texte, lui, était pourtant technique : un ajustement de fin d'exercice, sans mesure fiscale nouvelle — c'est précisément ce que la loi organique impose à un collectif de fin de gestion, à la différence d'un PLFR classique qui peut, lui, créer des recettes. C'est aussi l'argument qu'avait opposé le rapporteur du groupe LIOT aux motions de rejet.
« Je rappelle qu'aucune nouvelle dépense n'est créée par ce texte, qui ne sert qu'à ajuster des crédits pour faire face aux obligations de l'État. Mes chers collègues, repoussons donc cette motion de rejet préalable. »
L'autre voie : le décret d'avance, plafonné à 1 % du budget
Il existe pourtant un instrument qui permet d'ouvrir des crédits sans attendre un vote : le décret d'avance, prévu par l'article 13 de la loi organique relative aux lois de finances. Le gouvernement peut, en cas d'urgence, ouvrir des crédits supplémentaires par décret pris après avis du Conseil d'État — les commissions des finances des deux assemblées disposant de sept jours pour rendre un avis, purement consultatif. Le montant cumulé de ces ouvertures ne peut dépasser 1 % des crédits ouverts par la loi de finances de l'année, et le décret doit être ratifié dans le prochain texte financier.
C'est ce plafond qu'Éric Coquerel invoque pour justifier sa demande : « Si on dépasse 12 milliards, on est obligés de passer un PLFR. Entre la canicule et les incendies, si on veut faire quelque chose de sérieux, on dépasserait largement ces 12 milliards. » Autrement dit, le décret d'avance suffit pour une rallonge d'appoint, pas pour un plan d'ampleur.
Le mécanisme n'a rien d'hypothétique : il a servi il y a deux mois. Le 28 mai 2026, un projet de décret d'avance ouvrant 463,5 millions d'euros de crédits de paiement — et annulant 953,8 millions ailleurs — a été notifié aux commissions des finances, pour financer notamment l'aide forfaitaire de 100 euros aux « grands rouleurs » et l'élargissement du chèque énergie. La commission des finances du Sénat a rendu, le 3 juin, un avis favorable assorti de réserves, jugeant « l'urgence à ouvrir les crédits avérée ». Un décret d'avance « incendies » suivrait le même chemin — sans passer par l'hémicycle.
« Nous savons que tout cela prépare un nouveau passage en force. Que ce soit par un 49.3, par ordonnances ou par loi spéciale, l'objectif reste le même : que l'Assemblée nationale se soumette à l'austérité. Mais vous n'aurez jamais notre consentement pour adopter un tel budget. »
Quatre outils, quatre degrés de contrôle parlementaire
Ce qui se joue à la rentrée
La demande de Coquerel arrive à un moment particulier du calendrier : le budget 2026 n'a été adopté qu'au forceps, et la préparation du budget 2027 s'ouvre sur un rapport de force au moins aussi tendu — l'Assemblée a démontré sur le PLF 2026 qu'elle pouvait tout bloquer. Ouvrir un PLFR fin août reviendrait, pour le gouvernement, à offrir à l'opposition une tribune budgétaire trois semaines avant la rentrée parlementaire, avec le risque documenté d'un rejet en première lecture. C'est aussi, l'exécutif l'a fait valoir, le risque de voir le groupe qui réclame le texte voter contre : sur le collectif de fin de gestion, La France insoumise a voté contre à 47 voix en novembre, puis 67 en décembre, sans une seule voix pour.
Reste que le besoin, lui, est chiffrable : reconstitution des moyens aériens, indemnisation des territoires sinistrés, adaptation des forêts. Autant de lignes budgétaires qui, sans texte rectificatif, attendront la loi de finances pour 2027 — c'est-à-dire des crédits ouverts en janvier, pour une saison des feux qui commence en juin.
Comment chaque député a-t-il voté sur le dernier collectif budgétaire ? Le détail nominatif du scrutin du 2 décembre 2025 et l'ensemble des votes de vos élus sont consultables sur leurs fiches.