Pourquoi cette censure ? Le contexte en 6 points
  • Le projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, porté par le garde des sceaux Gérald Darmanin, a été définitivement adopté le 9 juillet 2026 — après un vote à l'Assemblée le 8 juillet (283 voix contre 156) et au Sénat le lendemain (232 contre 99).
  • Sa mesure la plus commentée à l'origine, le « plaider-coupable » en matière criminelle, avait été retirée par le ministre lui-même pendant la navette.
  • Restait dans le texte un volet d'enquête génétique : le « portrait-robot génétique » (déduire l'apparence physique d'un inconnu à partir d'une trace biologique) et l'exploitation des bases de données de tests ADN « récréatifs », ces tests d'ascendance vendus par des sociétés le plus souvent américaines.
  • Ces tests sont interdits en France : les articles 226-25 et 226-28-1 du code pénal répriment le fait d'en solliciter ou d'en réaliser. La loi prévoyait pourtant d'autoriser les enquêteurs à comparer une trace inconnue avec ces bases étrangères, pour tenter d'élucider des affaires anciennes non résolues.
  • Le 13 juillet, deux groupes de plus de soixante députés ont saisi le Conseil constitutionnel : celui conduit par Boris Vallaud (Socialistes) et celui conduit par Mathilde Panot (LFI, Écologistes, GDR).
  • Le 23 juillet, dans sa décision n° 2026-909 DC, le Conseil a censuré ce volet génétique, ainsi que le statut de psychologue de police judiciaire. Le reste de la loi est validé.

Le Conseil constitutionnel a censuré, le 23 juillet, les deux techniques d'enquête génétique que contenait la loi Darmanin sur la justice criminelle. Il juge qu'elles portent au droit au respect de la vie privée « une atteinte d'une particulière gravité » sans que le législateur ait prévu les garanties correspondantes. Or, dans l'hémicycle, ces dispositions n'avaient pas été adoptées par une majorité de l'Assemblée : l'article qui les portait a été voté le 2 juillet par 35 voix contre 23, soit 58 députés sur 577.

35
Pour l'article 3
23
Contre
519
Ni pour ni contre

Le scrutin : 58 votants sur 577

Le 2 juillet 2026, en première lecture, l'Assemblée examine l'article 3 du projet de loi — celui qui installe dans le code de procédure pénale le portrait-robot génétique et la généalogie génétique d'investigation. Le scrutin public donne 35 voix pour et 23 contre. Cinquante-huit députés se prononcent ; 519 ne prennent pas part au vote. Quatre groupes ne comptent aucun votant : Droite républicaine, LIOT, UDR et Gauche démocrate et républicaine.

Vote sur l'article 3 — 2 juillet 2026
Pour
Contre
EPR
16 pour
LFI-NFP
10 contre
RN
9 pour
SOC
8 contre
HOR
5 pour
ÉcoS
5 contre
DEM
4 pour
NI
1 pour

Le clivage est net et sans surprise : le bloc central (EPR, DEM, Horizons) et le Rassemblement national votent l'article, la gauche (LFI, Socialistes, Écologistes) vote contre. Ce qui frappe n'est pas la composition du vote, mais son volume. Cinq jours plus tard, le même hémicycle se prononçait à 535 votants sur l'ensemble du texte.

Combien de députés ont pris part à chaque vote ? (sur 577)
2 juil.
58 votants — article 3 (ADN)
7 juil.
535 votants — ensemble, 1re lecture
8 juil.
440 votants — texte de la CMP

L'écart n'a rien d'anormal en soi : les votes solennels sur l'ensemble d'un texte mobilisent l'hémicycle, l'examen article par article se déroule devant des bancs clairsemés, souvent tard le soir. Il éclaire en revanche la manière dont une disposition sensible chemine : discutée dans une séance de nuit devant une poignée de députés, adoptée par un scrutin public de 58 votants, elle est ensuite emportée par le vote global du texte — jusqu'à ce que le Conseil constitutionnel s'en saisisse.

« Cet article est, au fond, le plus grave du projet de loi. Les Français qui auraient, par curiosité, fait appel à des entreprises privées américaines pour en savoir plus sur leurs origines risquent de voir, contre leur gré, leurs empreintes génétiques et leur ADN exploités par la police française. »

Gabrielle Cathala
Gabrielle Cathala
LFI-NFP
Val-d'Oise (6)
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Ce que le Conseil constitutionnel a censuré

La décision n° 2026-909 DC déclare contraires à la Constitution les paragraphes I et II ainsi que deux subdivisions du paragraphe III de l'article 5 de la loi, l'article 8 dans son intégralité, et le paragraphe III de l'article 12 — ce dernier par simple coordination. Le raisonnement du Conseil est le même pour les deux techniques génétiques : elles autorisent « un examen qui porte sur des caractéristiques génétiques constitutionnelles d'une personne sans qu'il soit nécessaire de recueillir son consentement » et sont donc « susceptibles de porter au droit au respect de la vie privée de cette personne, voire de tiers apparentés, une atteinte d'une particulière gravité ». Ce qui manque, ce sont les garde-fous.

🧬
Portrait-robot génétique : censuré
La technique était ouverte à tout crime, sans caractère exceptionnel ni condition de complexité particulière. Le Conseil relève aussi qu'elle n'était pas conditionnée à l'échec d'une consultation du fichier national des empreintes génétiques, ni à l'impossibilité d'employer des méthodes moins intrusives — et qu'aucune modalité de conservation des données morphologiques révélées n'était prévue.
🌐
Bases de tests ADN étrangères : censuré
Ces dispositions avaient « pour objet […] d'autoriser l'exploitation directe de données génétiques qui ont été transmises à des sociétés de droit étranger en méconnaissance de l'interdiction » du code pénal. La loi exigeait le consentement des utilisateurs, mais renvoyait au pouvoir réglementaire le soin de fixer les critères de sélection des bases : le législateur a « méconnu l'étendue de sa compétence ».
🧠
Psychologue de police judiciaire : censuré
L'article 8 créait un statut de psychologue de police judiciaire produisant des analyses psycho-criminologiques pour orienter les enquêtes. Faute d'obligation de verser ces documents au dossier, une condamnation aurait pu reposer sur des éléments jamais soumis au contradictoire : méconnaissance de l'article 16 de la Déclaration de 1789.
⚖️
Deux réserves d'interprétation
Le Conseil valide sous réserve la « cristallisation » de la liste des témoins et experts appelés aux assises — le président devant pouvoir revenir sur l'accord des parties en cas de circonstances particulières — et la visioconférence en matière de détention provisoire à Saint-Pierre-et-Miquelon, à condition que la personne ait été mise à même de la refuser.

« Je répète que le portrait-robot génétique a été validé en son principe par la Cour de cassation en 2014. Il est temps de l'inscrire dans la loi ! »

Anne Bergantz
Anne Bergantz
DEM
Yvelines (2)
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La rapporteure défendait le dispositif en séance en s'appuyant sur la jurisprudence judiciaire. Le Conseil constitutionnel ne dit pas que la technique est en soi inconstitutionnelle : il dit que le législateur ne l'a pas encadrée. Rien n'interdit donc au Parlement d'y revenir avec un texte assorti des garanties manquantes — caractère exceptionnel, subsidiarité, durée de conservation, critères de sélection des bases.

« La coopération en matière d'enquêtes est reconnue au niveau international. Sans cela, Interpol n'existerait sans doute pas. »

Natalia Pouzyreff
Natalia Pouzyreff
EPR
Yvelines (6)
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Ce qui reste dans la loi

La censure est ciblée : l'essentiel du texte est validé. Le Conseil a écarté tous les autres griefs des requérants. Restent notamment en vigueur la réforme de la composition et de la compétence des cours criminelles départementales, l'accès élargi de certains agents à des fichiers de police, l'encadrement des délais de nullité de l'information judiciaire prévu à l'article 173-1 du code de procédure pénale, et les dispositions sur le contentieux de la détention provisoire — dont le mécanisme permettant, à titre exceptionnel, de prolonger une détention lorsque la remise en liberté ferait courir un risque d'une particulière gravité.

Le même jour, dans sa décision n° 2026-908 DC, le Conseil a déclaré conforme à la Constitution la loi organique relative au renforcement des juridictions criminelles, adoptée en parallèle.

À noter : le « plaider-coupable » criminel, qui avait fait la une au dépôt du texte, n'a jamais atteint le Conseil constitutionnel : Gérald Darmanin l'avait lui-même retiré au cours de la navette. La loi qui sera promulguée est donc amputée à la fois de sa mesure la plus médiatique — par décision politique — et de son volet le plus intrusif — par décision juridictionnelle.

Chronologie

1er–2 juillet 2026
Examen en séance de l'article 3 (portrait-robot génétique et généalogie génétique d'investigation). Les amendements de suppression de la gauche sont rejetés ; l'article est adopté par 35 voix contre 23.
7 juillet 2026
Vote solennel sur l'ensemble du texte en première lecture : 357 pour, 177 contre, 1 abstention.
8 juillet 2026
La motion de rejet préalable de Mathilde Panot est repoussée (53 pour, 128 contre). L'Assemblée adopte le texte de la commission mixte paritaire par 283 voix contre 156.
9 juillet 2026
Le Sénat adopte définitivement la loi par 232 voix contre 99.
13 juillet 2026
Double saisine du Conseil constitutionnel : par les députés du groupe Socialistes conduits par Boris Vallaud, et par ceux de LFI, des Écologistes et de la GDR conduits par Mathilde Panot.
23 juillet 2026
Décision n° 2026-909 DC : censure du portrait-robot génétique, de l'accès aux bases de tests ADN étrangères et du statut de psychologue de police judiciaire ; deux réserves d'interprétation ; le reste de la loi est validé. La loi organique est déclarée conforme (n° 2026-908 DC).

Les 58 députés qui ont pris part au vote du 2 juillet sont identifiables un par un : le détail nominatif du scrutin figure sur la page du texte, et chaque position est reportée sur la fiche du député concerné. Vous pouvez aussi écrire directement à votre élu pour lui demander pourquoi il était — ou n'était pas — dans l'hémicycle ce soir-là.