Pourquoi ce texte ? Le contexte en six points
  • Le titre-restaurant concerne 5,4 millions de salariés et représente environ 10 milliards d'euros de titres émis chaque année, selon les réponses du gouvernement aux questions écrites des députés.
  • Depuis la loi pouvoir d'achat d'août 2022, une dérogation permet de payer avec ces titres n'importe quel produit alimentaire, y compris les courses non directement consommables : farine, pâtes, riz, œufs.
  • Cette dérogation n'a jamais été pérennisée. Elle a été reconduite par des lois d'un ou deux ans, et la version en vigueur expire le 31 décembre 2026.
  • Quatre émetteurs historiques détiennent plus de 99 % du marché et prélèvent des commissions de 4 à 5 % sur les commerçants, dont les marges dépassent rarement 3 % — c'est le grief que les députés adressent au gouvernement depuis deux ans.
  • À l'automne 2025, le gouvernement a voulu soumettre les titres-restaurant à une contribution patronale de 8 %. L'Assemblée l'en a empêché.
  • Le Parlement revient en session ordinaire le 1er octobre 2026. Il lui restera trois mois pour trancher.

Sept propositions de loi sur les titres-restaurant ont été déposées à l'Assemblée nationale depuis novembre 2024. Une seule a été examinée et votée : celle d'Anne-Laure Blin (Droite républicaine), qui se contentait de repousser de deux ans la date limite d'utilisation des titres pour les courses alimentaires. Adoptée le 20 novembre 2024 par 71 voix contre zéro, puis modifiée par le Sénat, elle est devenue la loi du 21 janvier 2025. Son échéance tombe le 31 décembre 2026 — dans 121 jours.

7
Propositions de loi déposées
1
Examinée en séance
121
Jours avant l'échéance

Six textes déposés, six textes jamais inscrits

Le décompte est facile à vérifier dans les dossiers législatifs de la 17e législature. Après le texte Blin, Stéphane Viry (LIOT) dépose le 19 novembre 2024 une proposition visant à pérenniser l'usage alimentaire plutôt que de le prolonger d'année en année. Mathilde Hignet (LFI) en dépose une le 19 décembre 2024, Boris Tavernier (Écologistes) et Karim Benbrahim (Socialistes) chacun la leur le 13 mai 2025. Aucune n'a dépassé le stade du renvoi en commission.

Le 26 mai 2026, Christophe Naegelen (LIOT) dépose un texte visant à plafonner les commissions prélevées sur les commerçants. Il le retire dès le lendemain. Le 9 juin, il en dépose un autre, plus large — moderniser et rééquilibrer le fonctionnement du titre-restaurant — qui abandonne le plafonnement au profit d'obligations de transparence sur les commissions, pérennise l'achat de produits alimentaires et met fin au titre papier au 1er janvier 2028. C'est ce texte que le ministre du commerce Serge Papin annonce voir débattu à la rentrée. Il est renvoyé à la commission des affaires sociales depuis le 9 juin ; aucune date d'examen n'est fixée.

À noter : si aucun texte n'est promulgué avant le 31 décembre 2026, la règle antérieure redevient applicable le 1er janvier 2027 : les titres-restaurant ne pourront plus servir qu'à payer un repas ou des produits directement consommables. La même mécanique s'était déjà enclenchée fin 2024 — la censure du gouvernement Barnier avait fait tomber le texte en cours de navette, et la dérogation avait expiré trois semaines avant d'être rétablie.

Le seul vote gagné : la taxe de 8 % écartée

Le Parlement n'est pourtant pas resté muet sur les titres-restaurant. L'article 8 du projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 prévoyait de soumettre les compléments de salaire — titres-restaurant, chèques-vacances, chèques-cadeaux — à une contribution patronale de 8 %. Le 6 novembre 2025, l'Assemblée a d'abord rejeté les amendements qui supprimaient l'article entier, par 181 voix contre 101, avant d'adopter par 152 voix contre 110 un amendement socialiste qui en retire les titres-restaurant et les chèques-vacances, tout en maintenant la contribution sur les indemnités de rupture conventionnelle.

Le résultat par groupe éclaire le compromis. Les socialistes (47 voix pour), La France insoumise (29), les Écologistes (17), les Démocrates (13) et une partie de la Droite républicaine (10 sur 14) l'emportent. Ensemble pour la République vote majoritairement contre (30 contre, 9 pour) : c'était l'article du gouvernement. Le Rassemblement national vote lui aussi contre, à 67 voix contre 12 pour — il avait porté quelques minutes plus tôt la suppression pure et simple de l'article 8 et refusait le compromis qui laissait la contribution sur les indemnités de rupture.

Vote par groupe — amendement retirant les titres-restaurant de la contribution de 8 %, 6 novembre 2025
Pour
Contre
Abstention
RN
12 pour + 67 contre + 1 abs.
SOC
47 pour
EPR
9 pour + 30 contre
LFI-NFP
29 pour
ECOS
17 pour
DR
10 pour + 4 contre
DEM
13 pour
HOR
7 pour + 1 contre
UDDPLR
7 contre
GDR
4 pour
LIOT
3 pour + 1 abs.
NI
1 pour + 1 contre

« Nous avons décidé tous ensemble d'exonérer de cotisations les titres-restaurant et les chèques-vacances. Il manque donc 960 millions d'euros à l'équilibre de ce PLFSS. »

Jérôme Guedj
Jérôme Guedj
SOC
Essonne (6)
Voir la fiche →

L'amendement a coûté 960 millions d'euros de recettes au budget de la sécurité sociale, un trou que l'Assemblée a passé la journée à tenter de combler. Le ministre du travail Jean-Pierre Farandou l'a reconnu en séance le même jour : « J'ai soutenu la proposition qui consistait à élargir les cotisations aux titres-restaurant et aux chèques-vacances. Il y en avait bien pour 950 millions — et maintenant, on se demande comment les récupérer. » Les débats sont consultables dans le compte rendu de la séance du 6 novembre 2025.

« Je suis totalement hostile à la taxation des titres-restaurant et des chèques-vacances, une mesure injuste pour la France qui travaille et les classes moyennes. »

Corentin Le Fur
Corentin Le Fur
DR
Côtes-d'Armor (3)
Voir la fiche →

« Il s'agit des tout petits avantages des travailleurs français – les titres-restaurant, les Cesu, les chèques-vacances –, qui concernent plus de 5 millions de personnes. »

Gaëtan Dussausaye
Gaëtan Dussausaye
RN
Vosges (2)
Voir la fiche →

Au Sénat, la droite a voté deux ans contre l'avis de sa propre commission

C'est au Sénat que la durée de la dérogation s'est jouée. Sa commission des affaires sociales voulait limiter la prolongation à un an, pour éviter que le provisoire ne s'installe et forcer le gouvernement à présenter une réforme d'ensemble. En séance, le 14 janvier 2025, trois amendements identiques de Véronique Guillotin (RDSE), Nadia Sollogoub (Union centriste) et Xavier Iacovelli (RDPI) ont rétabli les deux ans. Ils ont été adoptés par 220 voix contre 117 : les 125 sénateurs Les Républicains présents ont voté pour, contre la position de la commission que présidait leur propre groupe.

Sénat, 14 janvier 2025 — vote sur la prolongation de deux ans (scrutin n° 150)
Pour
Contre
Abstention
Les Républicains
125 pour + 3 abs.
SER
64 contre
Union Centriste
59 pour
RDPI
19 pour + 1 contre
Les Indépendants
18 contre
CRCE-K
18 contre
RDSE
17 pour
Écologiste
16 contre

La gauche sénatoriale a voté contre, non pas contre la dérogation elle-même mais contre sa reconduction sans réforme : socialistes, communistes et écologistes réclamaient un texte structurel plutôt qu'un report. Le groupe Les Indépendants — République et Territoires les a rejoints, à 18 voix contre. Vingt mois plus tard, la réforme structurelle n'a toujours pas été votée.

Ce que le gouvernement a promis, et quand

La séquence est documentée par les réponses écrites du gouvernement aux députés. Interrogé en avril 2025 par Nathalie Da Conceicao Carvalho (RN) sur la « grande réforme » annoncée pendant les débats, le ministère répond qu'une consultation des parties prenantes a été ouverte le 6 février 2025. En décembre 2025, aux questions de Lise Magnier (Horizons) et Tiffany Joncour (RN), il écrit qu'« un texte législatif devrait être examiné par le Parlement courant 2026 ». En janvier 2026, à Valérie Bazin-Malgras (Droite républicaine), la même phrase devient : « un texte législatif pourrait être examiné par le Parlement courant 2026 ».

Ce que contiendrait le texte de la rentrée

🛒
Les courses, sans date limite
La proposition Naegelen inscrit dans la loi l'achat de tout produit alimentaire, avec des exceptions renvoyées à un décret (alcool, confiserie, aliments pour bébés et pour animaux). Fin des prolongations annuelles.
📱
Fin du titre papier en 2028
L'émission de titres au format papier cesserait au 1er janvier 2028, au profit de la carte et du paiement mobile.
💸
Transparence, pas plafonnement
Le texte impose la transparence sur les commissions et interdit les remises consenties aux employeurs, mais renonce au plafond que Christophe Naegelen défendait dans sa proposition retirée deux semaines plus tôt.
🤝
Don aux associations
La possibilité de céder ses titres à une association d'aide alimentaire serait inscrite dans la loi, ainsi que l'usage le dimanche, renvoyé à un décret d'application.

Le calendrier

16 août 2022
La loi pouvoir d'achat autorise à titre dérogatoire l'achat de tout produit alimentaire avec les titres-restaurant.
17 décembre 2023
Le Sénat prolonge la dérogation pour 2024, par 322 voix contre 2.
4 novembre 2024
Anne-Laure Blin dépose une nouvelle proposition de prolongation. Le gouvernement engage la procédure accélérée le lendemain.
20 novembre 2024
L'Assemblée l'adopte par 71 voix contre zéro et 11 abstentions — 83 députés sur 577 ont pris part au vote.
31 décembre 2024
Après la censure du gouvernement Barnier, le texte n'est pas promulgué à temps : la dérogation s'éteint.
14 janvier 2025
Le Sénat porte la prolongation à deux ans par 220 voix contre 117, contre l'avis de sa commission des affaires sociales.
21 janvier 2025
Promulgation de la loi n° 2025-56. La dérogation est rétablie jusqu'au 31 décembre 2026.
6 février 2025
Le gouvernement ouvre la consultation des parties prenantes sur la réforme du titre-restaurant.
6 novembre 2025
L'Assemblée retire les titres-restaurant de la contribution patronale de 8 % du PLFSS 2026, par 152 voix contre 110.
9 juin 2026
Christophe Naegelen dépose la proposition de loi de modernisation. Renvoi en commission des affaires sociales.
1er octobre 2026
Ouverture de la session ordinaire. Le texte n'est pas encore inscrit à l'ordre du jour.
31 décembre 2026
Expiration de la dérogation issue de la loi du 21 janvier 2025.

Chacun des sept textes déposés porte le nom d'un député, et chacun de ces députés peut être interrogé sur ce qu'il compte faire d'ici décembre. Les fiches de Christophe Naegelen, Anne-Laure Blin, Stéphane Viry, Mathilde Hignet, Boris Tavernier et Karim Benbrahim permettent de suivre leurs votes et de leur écrire. Pour retrouver l'ensemble des interventions sur le sujet, la recherche « titres-restaurant » couvre les débats, les amendements et les questions écrites des deux chambres.