Pourquoi ce débat ? Le contexte en 5 points
  • Samedi 17 octobre 2026, des manifestations contre la vie chère ont tourné aux pillages et aux affrontements dans plusieurs grandes villes. Une nouvelle journée de mobilisation est prévue samedi 24 octobre ; selon le JDD, le ministre de l'Intérieur a demandé aux préfets d'interdire les manifestations revendicatives à risque.
  • Interdire une manifestation, le préfet le peut déjà. Interdire à une personne d'aller manifester, sans condamnation par un juge, il ne le peut pas : c'est l'« interdiction administrative de manifester », votée par le Parlement en 2019 puis censurée par le Conseil constitutionnel.
  • Le 19 octobre, la commission des lois du Sénat a publié un rapport de 30 propositions sur le maintien de l'ordre, qui demande de recréer cette mesure contre « les personnes susceptibles de troubler gravement l'ordre public ».
  • Le 21 octobre, interrogé au Sénat par l'un des deux rapporteurs, Laurent Nuñez a promis d'« ouvrir » à ces propositions le projet de loi « casseurs-payeurs », débattu au Sénat la semaine prochaine, puis à l'Assemblée.
  • En 2019, Laurent Nuñez était secrétaire d'État à l'Intérieur : c'est le gouvernement auquel il appartenait qui avait défendu la mesure devant les députés.

Le gouvernement veut rendre aux préfets un pouvoir que le Conseil constitutionnel leur a retiré il y a sept ans : interdire à une personne de participer à une manifestation. Interrogé mercredi 21 octobre au Sénat par David Margueritte (LR), corapporteur avec Olivier Bitz (centriste) du rapport sénatorial sur le maintien de l'ordre, Laurent Nuñez a répondu : « Nous allons évidemment ouvrir ce texte », « à un certain nombre de vos propositions ». Selon Public Sénat, l'interdiction préfectorale de manifester doit y entrer par un amendement du gouvernement au projet de loi « casseurs-payeurs ». Les députés ont déjà voté cette mesure une fois, en 2019 : 149 élus de l'Assemblée actuelle avaient pris part au vote final.

387
Pour la loi anticasseurs (2019)
92
Contre
74
Abstentions
Loi anticasseurs, vote de l'Assemblée sur l'ensemble — 5 février 2019
553 votants
387 pour70 % des votants
92 contre17 % des votants
74 abstentions13 % des votants, dont 50 députés LREM

En 2019, l'Assemblée avait gardé la mesure par 91 voix contre 38

La mesure vient d'une proposition de loi de Bruno Retailleau, alors président du groupe LR au Sénat, adoptée par les sénateurs en octobre 2018. En plein mouvement des gilets jaunes, le gouvernement d'Édouard Philippe la reprend et la fait inscrire à l'Assemblée. Les députés la durcissent : le préfet peut interdire à une personne de manifester, et même lui interdire toute manifestation sur le territoire national pendant un mois au plus.

Le 30 janvier 2019, la gauche demande la suppression de l'article 2, celui de l'interdiction. Le camp présidentiel et la droite la refusent : 91 voix pour garder la mesure, 38 pour la supprimer (scrutin n° 1644). Mais 16 députés de La République en marche votent avec la gauche, et 3 autres s'abstiennent. Le 5 février, au vote sur l'ensemble du texte, 50 députés LREM s'abstiennent ; la loi passe par 387 voix contre 92 (scrutin n° 1662).

Supprimer l'interdiction administrative de manifester ? Vote par groupe, 30 janvier 2019
Garder la mesure (contre la suppression)
Supprimer la mesure
Abstention
LREM
71 garder / 16 supprimer / 3 abst.
LR
10 garder
PS
9 supprimer
MoDem
7 garder
LFI
6 supprimer
LT
1 garder / 3 supprimer
UDI-Agir
1 garder / 1 supprimer / 2 abst.
GDR
3 supprimer
NI
1 garder

Groupes de la 15e législature. Scrutin public n° 1644 : 91 voix pour garder la mesure, 38 pour la supprimer, 5 abstentions.

« Combien de forces mobiliserez-vous samedi ? Interdirez-vous toutes les manifestations du week-end ? »

Questions au gouvernement, séance du 20 octobre 2026. En 2019, alors au groupe LR, il avait voté pour garder l'interdiction administrative.

Éric Ciotti
UDR
Alpes-Maritimes (1)
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Pourquoi le Conseil constitutionnel l'a censurée

Le Sénat adopte le texte sans le modifier le 12 mars 2019, par 210 voix contre 115. Le lendemain, le Conseil constitutionnel est saisi par des députés, des sénateurs et par Emmanuel Macron lui-même. Le 4 avril, il censure l'article sur l'interdiction de manifester et valide le reste : les fouilles aux abords des manifestations, le délit de dissimulation du visage et l'interdiction de manifester prononcée par un juge dans le cadre d'un contrôle judiciaire (décision n° 2019-780 DC).

Le Conseil reproche à la loi de laisser au préfet « une latitude excessive » : le comportement qui justifie l'interdiction n'a pas à être lié à des violences, et il peut être ancien. Il conclut que l'atteinte au « droit d'expression collective des idées et des opinions » n'est pas « adaptée, nécessaire et proportionnée ». La loi du 10 avril 2019 est promulguée sans cette mesure.

À noter : le Conseil n'a pas interdit toute interdiction de manifester. Il a censuré une version précise, jugée trop large. C'est sur cette brèche que comptent le Sénat et le ministre : le 2 juin 2026 déjà, Laurent Nuñez disait à l'Assemblée que « le temps est peut-être venu de réévaluer cette décision à la lumière de la jurisprudence de ce même Conseil » (séance du 2 juin 2026). Une nouvelle loi pourra de nouveau lui être soumise, par 60 députés ou 60 sénateurs.

En 2021, la majorité avait refusé de la recréer

Deux ans plus tard, le groupe centriste UDI et Indépendants tente de rétablir la mesure en tenant compte de la censure : elle vise une personne qui « constitue une menace d'une particulière gravité pour l'ordre public », pour des violences commises lors d'une manifestation datant de moins d'un an, et l'interdiction nationale ne pourrait dépasser 10 jours, contre un mois en 2019 (proposition de loi n° 3848). Le 25 mars 2021, la majorité supprime son article unique par 25 voix contre 12, dont 22 voix LREM (scrutin n° 3510) : le texte s'arrête là. Parmi eux, Yaël Braun-Pivet, aujourd'hui présidente de l'Assemblée, et Sacha Houlié, aujourd'hui socialiste, qui avaient tous deux voté pour garder la mesure en 2019.

Les députés actuels qui avaient voté en 2019

Sur la loi entière, en février 2019, 149 députés de l'actuelle Assemblée ont voté : 102 pour, 36 contre, 11 abstentions. Les élus aujourd'hui au groupe RN qui siégeaient déjà, dont Marine Le Pen, avaient voté contre la loi, comme les socialistes et les insoumis.

Sur l'interdiction elle-même, 44 députés actuels ont pris part au vote du 30 janvier. 27 ont voté pour la garder : Yaël Braun-Pivet (EPR), Pieyre-Alexandre Anglade (EPR), Stéphane Buchou (EPR), François Cormier-Bouligeon (EPR), Jean-Luc Fugit (EPR), Thomas Gassilloud (EPR), Anne Genetet (EPR), Sandrine Le Feur (EPR), Denis Masséglia (EPR), Natalia Pouzyreff (EPR), Bertrand Sorre (EPR), Liliana Tanguy (EPR), Corinne Vignon (EPR), Thibault Bazin (DR), Marie-Christine Dalloz (DR), Julien Dive (DR), Jean-Louis Thiériot (DR), François Jolivet (HOR), Jean-François Portarrieu (HOR), Laetitia Saint-Paul (HOR), Vincent Thiébaut (HOR), Erwan Balanant (Dem), Christophe Blanchet (Dem), Sacha Houlié (SOC), Belkhir Belhaddad (SOC), Yannick Favennec-Bécot (LIOT), Éric Ciotti (UDR).

15 ont voté pour la supprimer : Mathilde Panot (LFI), Danièle Obono (LFI), Loïc Prud'homme (LFI), Aurélien Taché (LFI), Clémentine Autain (EcoS), Stéphane Peu (GDR), Marie-Noëlle Battistel (SOC), Alain David (SOC), Marietta Karamanli (SOC), Christine Pirès Beaune (SOC), Charles de Courson (LIOT), David Habib (LIOT), Paul Molac (LIOT), Nicole Dubré-Chirat (EPR), Stella Dupont (NI). Deux se sont abstenus : Christophe Naegelen (LIOT) et Pierre Henriet (HOR). Les groupes indiqués sont ceux d'aujourd'hui : Aurélien Taché, qui votait alors avec la gauche depuis les bancs LREM, siège désormais avec LFI.

Après le 17 octobre, la droite et le centre pressent le gouvernement

Mardi 20 octobre, aux questions au gouvernement, les violences du 17 octobre ont dominé la séance. À droite et au centre, plusieurs orateurs ont réclamé plus de fermeté : Sylvain Maillard (EPR) a demandé « tolérance zéro », Éric Ciotti a demandé au ministre s'il interdirait toutes les manifestations du week-end.

« Face aux casseurs, tolérance zéro. Ceux qui cassent doivent payer. Ce n'est plus aux Français de payer la facture de la violence. »

Questions au gouvernement, séance du 20 octobre 2026. En 2019, il avait voté pour la loi anticasseurs.

Sylvain Maillard
EPR
Paris (1)
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À gauche, les orateurs ont reproché au gouvernement de n'avoir protégé ni les manifestants ni les commerces. Le socialiste Boris Vallaud, qui avait voté contre la loi de 2019, a dénoncé un État qui a « failli ».

« Il a failli parce qu'il a été incapable de garantir la liberté de manifester sans risquer d'être gazé, nassé, blessé. »

Questions au gouvernement, séance du 20 octobre 2026. En 2019, il avait voté contre la loi anticasseurs.

Boris Vallaud
SOC
Landes (3)
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Ce que propose le Sénat en 2026

🚫
Interdiction par le préfet
Une mesure préfectorale qui interdit de participer à une manifestation aux « personnes susceptibles de troubler gravement l'ordre public ». Les critères précis restent à écrire dans l'amendement.
⚖️
Peine automatique
L'interdiction de manifester prononcée par le juge deviendrait automatique pour les auteurs des délits les plus graves.
📣
Manifestation interdite ou non déclarée
Participer à une manifestation interdite deviendrait un délit ; participer à une manifestation non déclarée, aujourd'hui non sanctionné, serait puni d'une amende.
🔒
Groupes violents
La participation à un groupement violent passerait d'un à trois ans de prison.

Source : synthèse du rapport d'information n° 78 (2026-2027) de la commission des lois du Sénat. Seule la mesure préfectorale a été citée comme reprise par le gouvernement, selon Public Sénat ; le ministre a aussi évoqué des « réflexions » sur la dissimulation du visage.

Comment ça marche : le gouvernement a engagé la procédure accélérée sur le projet de loi « casseurs-payeurs » : une seule lecture au Sénat, puis une à l'Assemblée, avant une commission mixte paritaire de 7 députés et 7 sénateurs. Si elle échoue, l'Assemblée a le dernier mot. Une mesure ajoutée au Sénat devra donc aussi passer devant les députés. Notre article sur le projet de loi casseurs-payeurs →
Octobre 2018
Le Sénat adopte la proposition de loi de Bruno Retailleau contre les violences en manifestation.
30 janvier 2019
L'Assemblée refuse de supprimer l'interdiction administrative de manifester (91 voix contre 38).
5 février 2019
Loi adoptée à l'Assemblée par 387 voix contre 92, avec 50 abstentions LREM.
12 mars 2019
Le Sénat adopte définitivement le texte (210 voix contre 115).
4 avril 2019
Le Conseil constitutionnel censure l'interdiction administrative de manifester.
25 mars 2021
La majorité supprime l'article unique de la proposition UDI qui la rétablissait (25 voix contre 12).
2 juin 2026
Laurent Nuñez propose à l'Assemblée de « réévaluer » la décision de 2019.
17 octobre 2026
Pillages et affrontements en marge des manifestations contre la vie chère.
19 octobre 2026
Rapport du Sénat : 30 propositions, dont l'interdiction préfectorale de manifester.
21 octobre 2026
Au Sénat, Laurent Nuñez promet d'ouvrir le projet de loi « casseurs-payeurs » à ces propositions.
27 et 28 octobre 2026
Examen du projet de loi « casseurs-payeurs » en séance au Sénat, puis à l'Assemblée.

Comment votre député a-t-il voté en 2019 ? Cherchez son nom dans les listes ci-dessus ou ouvrez sa fiche pour suivre ses votes actuels sur la sécurité. Vous pouvez lui écrire directement depuis sa fiche. Le dossier du projet de loi au Sénat donne le calendrier à jour.