- Juillet 2026 : canicule et feux en série. Dans la forêt de Fontainebleau (Seine-et-Marne), plus de 2 000 hectares partent en fumée à la mi-juillet ; 800 pompiers venus de toute la France sont mobilisés.
- La flotte française de bombardiers d'eau compte 12 Canadair, âgés de 20 à 30 ans, dont la disponibilité est régulièrement critiquée.
- La loi d'orientation du ministère de l'Intérieur (LOPMI) de janvier 2023 prévoit le renouvellement intégral de ces 12 appareils, plus des acquisitions supplémentaires.
- Le 21 février 2024, un décret du gouvernement de Gabriel Attal annule 10 milliards d'euros de crédits, dont 52,8 millions sur le programme « Sécurité civile » : deux Canadair supplémentaires ne seront pas commandés.
- Ce chiffre a été confirmé par la Direction générale de la sécurité civile (DGSCGC) aux fact-checkeurs : la polémique repose sur un fait exact.
- En pleine saison des feux, RN, LFI et UDR ressortent ce décret aux questions au gouvernement ; le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez défend une flotte « parmi les plus performantes d'Europe ».
Les accusations qui visent Gabriel Attal depuis début juillet s'appuient sur un fait vérifié : 52,8 millions d'euros de crédits de la sécurité civile ont bien été annulés par décret le 21 février 2024, contraignant l'État à renoncer à deux Canadair supplémentaires. Mais un point passe inaperçu dans la polémique : cette annulation ne doit rien à un vote du Parlement — les crédits de la sécurité civile n'ont jamais été soumis à un scrutin de l'Assemblée. Et quand les députés votent sur les pompiers, ils le font sans une seule voix contre.
Des crédits annulés par décret, jamais soumis au vote
Le décret du 21 février 2024 est un acte du gouvernement : aucun député n'a voté l'annulation des 52,8 millions d'euros du programme 161 « Sécurité civile ». Le Parlement a en revanche eu l'occasion de les rétablir — et ne l'a pas fait. À l'automne 2024, lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2025, plusieurs amendements réclamaient de sécuriser l'acquisition des appareils : Sophie Pantel (Socialistes) proposait une hausse des crédits du programme 161 pour deux avions bombardiers d'eau, Sandra Regol (Écologistes) voulait financer la trajectoire de la LOPMI, Damien Maudet (LFI) proposait de transférer 35 millions d'euros de la police nationale vers la sécurité civile. Tous ont été rejetés en commission. L'amendement de Julien Rancoule (RN) sur la flotte aérienne a, lui, été retiré.
Ces amendements n'ont jamais eu de seconde chance en séance publique : le 12 novembre 2024, l'Assemblée a rejeté la première partie du budget (191 voix contre 333), interrompant l'examen avant même d'atteindre les crédits de la mission « Sécurités ». Le budget 2025 a finalement été adopté en février 2025 par 49.3, les motions de censure ne recueillant que 127 et 121 voix. Même scénario un an plus tard : le budget 2026 est passé par 49.3, après le rejet de motions de censure dont l'une a réuni 269 voix, à 20 voix de faire chuter le gouvernement. C'est pourtant ce budget-là qui répare l'annulation de 2024 : 209 millions d'euros y sont inscrits pour commander les deux Canadair manquants, livrables entre fin 2032 et 2033.
« Nos Canadair ont plus de 30 ans : il est grand temps de les renouveler. Or aucune commande n'a été passée entre 2017 et 2024. Vous n'avez donc pas anticipé, je suis désolé de vous le dire ! »
L'affirmation de Julien Limongi mérite d'ailleurs une précision : deux DHC-515, successeurs du Canadair, ont bien été commandés en août 2024 — les premiers depuis 2007 — mais via le programme européen RescUE, sur financement de l'Union européenne, pour une livraison en 2028. Les deux appareils sacrifiés par le décret de février 2024 s'y seraient ajoutés sur crédits nationaux.
À l'Assemblée, zéro voix contre les textes « pompiers »
Pendant que les crédits se décidaient par décret et par 49.3, l'hémicycle a voté trois lois consacrées à la sécurité civile — sans qu'aucun groupe ne s'y oppose. Le 6 mars 2025, la proposition de loi sur les professionnels de santé des services d'incendie et de secours a été adoptée en première lecture par 151 voix pour et zéro contre. Le RN en a fourni le premier contingent (53 voix), devant les Démocrates (31) et les Socialistes (17). Seule LFI s'est distinguée : ses 17 députés présents se sont abstenus, après le rejet de leurs amendements. Le texte a été définitivement adopté le 26 mars 2026, par 92 voix pour, zéro contre et 2 abstentions.
Le même consensus a porté la proposition de loi valorisant la réserve communale de sécurité civile, adoptée le 3 avril 2025 à l'unanimité des 161 votants, et la création d'une croix de la valeur des sapeurs-pompiers, votée le 15 mai 2025 par 119 voix sans opposition. Trois textes, zéro voix contre : sur les pompiers, l'Assemblée affiche une unanimité que les débats budgétaires ne connaissent jamais. Ces lois traitent de statut, de reconnaissance et de volontariat — pas d'avions. Les moyens matériels, eux, ne passent que par le budget, précisément là où les députés n'ont pas voté.
Juillet 2026 : la polémique rattrape l'hémicycle
La séquence politique de juillet a ramené le sujet en séance. Le 6 juillet, en pleine canicule, l'Assemblée débattait d'une motion de censure déposée par les Écologistes (132 voix, loin des 289 requises) ; le 7 puis le 15 juillet, les questions au gouvernement ont tourné aux feux de forêt, l'UDR dénonçant un parc de Canadair « de 20 à 30 ans » jamais renouvelé, et Julien Rancoule (RN) lançant au gouvernement : « la sécurité civile n'est toujours pas votre priorité ». Signe de la charge symbolique du dossier : les deux députés les plus en pointe sur l'incendie de Fontainebleau, Arnaud Saint-Martin (LFI) et Julien Limongi (RN), sont élus du même département, la Seine-et-Marne — et en tirent des conclusions opposées.
« Depuis dimanche, dans ma circonscription, 2 000 hectares sont partis en fumée dans la forêt de Fontainebleau. 800 pompiers, venus de toute la France, des gendarmes mais aussi des agriculteurs, des élus locaux et des citoyens ont affronté, nuit et jour, un mégafeu d'une violence inédite. »
Face aux attaques, la majorité défend son bilan : la production de Canadair relancée à l'échelle européenne, les commandes de 2024 et les 209 millions du budget 2026. Marc Fesneau (Démocrates) a résumé la ligne lors du débat de censure du 6 juillet, renvoyant l'opposition à ses propres votes.
« Qui, plus que nous, a donné à nos soldats du feu comme à tous les agents de l'Office national des forêts les moyens de lutter contre les incendies et de les anticiper ? Les chiffres parlent d'eux-mêmes, nul besoin de s'y attarder. »
Ce que le Parlement a réellement changé
La chronologie
Pour vérifier ce que votre député a voté sur la sécurité civile — les lois « pompiers », les budgets, les motions de censure —, consultez sa fiche sur NosParlementaires : chaque scrutin y est détaillé, position par position.